Actes de naissance

Entretiens avec Stéphane Bou


« Malgré mon irréprochable père, j’ai l’impression d’être une scène où s’affrontent le christianisme antisémite et le judaïsme persécuté. » Cette phrase, reprise en quatrième de couverture, résume une sorte de contradiction intime non surmontée, présente tout au long de ce beau livre. Une extériorité à soi donc, ou la douleur d’une scission insurmontable, dont l’origine a un nom et dont la réalité est le nouvel axe du monde : la Shoah. Elle divise non seulement la biographie d’Élisabeth de Fontenay, mais l’histoire telle qu’elle la comprend et telle qu’elle voudrait qu’on la comprenne. Et elle divise aussi la philosophie. Questionnée avec insistance, et même contredite avec obstination par Stéphane Bou, elle s’explique longuement, admirablement. Sur la « scène », la Shoah est l’aune à laquelle tout se juge, toute pensée et toute action, et de là se tient un discours qu’on peut trouver excessif, injuste (« un père irréprochable » puisqu’il fut résistant) et pourtant justifié (une mère juive, et donc des liens avec la Shoah qu’elle expose avec une lucidité extrême, redoutable) ; mais il y a aussi la vie, la vie concrète, vécue, et elle reconnaît de la souplesse, de la compréhension, des compromis, une sorte de sagesse et de composition avec les nécessités et les fatalités, ou une capacité jamais perdue d’« actes de naissance ». L’entretien est ainsi mené que le questionneur sans concessions a pour lui, souvent, l’évidence, la raison logique, l’histoire, et qu’Élisabeth de Fontenay doit se justifier, faire comprendre, argumenter avec sa subjectivité, sa mémoire, sa souffrance, ou la mémoire de sa souffrance d’une Shoah qui l’a épargnée. Une fois de plus se forme, ou se ferme, le piège de l’universalité de l’événement. Il en résulte un livre qui égrène avec une infinie finesse les multiples sens possibles d’un non-sens absolu, mais donne en même temps, souvent, le sentiment d’une incommunicabilité, l’impression, à ceux qui n’y ont pas de part historique, voire de sensibilité actuelle, directe ou indirecte, d’une limite, peut-être même d’une exclusion ; d’une scène, en somme, où ils ne peuvent être que des spectateurs armés de leur seule empathie.

J.-L. S.

Seuil, 2011
202 p. 19 €