QU’EST-CE QUE LA VILLE CRÉATIVE ?
Ce petit livre fort bien enlevé est à la fois utile et éclairant. Utile dans la mesure où il présente les principales thèses et les arguments majeurs du travail controversé de Richard Florida, le théoricien de « la ville créative » dont Los Angeles est l’archétype, et dont les critères sont aujourd’hui retenus par de nombreux responsables et gestionnaires urbains (« Richard Florida propose d’utiliser plusieurs indicateurs, chacun révélant une caractéristique de la ville créative : le talent [nombre de personnes diplômées à bac + 4], la technologie [nombre de brevets déposés] et la tolérance qui prend en compte la diversité, le poids de la communauté homosexuelle, et celui de la bohème artiste »). Éclairant, ce livre l’est au sens où il montre l’ambiguïté sociologique de cette notion, proche de celle de « gentrification » qui repose sur un décalage chronologique dans la transformation d’un quartier ou d’un lieu urbain. En effet, la ville créative est initialement le fait d’habitants artistes bohèmes et marginaux qui redonnent vie à des quartiers à l’abandon avant d’être l’objet, par le biais du foncier et de la rénovation urbaine, d’une appropriation par une classe aisée et gentrifiée qui tire les bénéfices du changement d’image de l’espace concerné. Mais les deux hypothèses ne sont pas incompatibles : « On peut voir ainsi comment l’artiste off peut jouer un rôle moteur dans la revalorisation d’un quartier ouvrant à un processus de gentrification. Celle-ci est le fait d’une population très proche de ces artistes dont elle partage les dispositions et les contraintes comme la fragilisation des revenus et la nécessité de disposer des opportunités offertes par la ville. » Pour Elsa Vivant, la gentrification créative fait moins l’objet d’une discussion que la volonté d’instrumentaliser les indicateurs de R. Florida et de forcer la création en multipliant les scènes artistiques off alors même que l’expression urbaine repose sur la « sérendipité », c’est-à-dire sur le rôle du hasard dans les découvertes artistiques. La scène off ne se décrète pas, on n’impose pas l’artistique… C’est pourtant l’erreur souvent commise par des édiles urbains en recherche d’images fortes, de logos et de symboles.
O. M.