Histoire d'un ruisseau
Dans un recueil d’entretiens publié sous le titre Le roi vient quand il veut, Pierre Michon, écrivain géographe des Vies minuscules, évoque ceux qu’il nomme « les barbichus » : ce sont les écrivains de la famille positiviste qui avaient adopté « le code maniaque du mot juste et l’obsession du glossaire spécifique ». Qui étaient ces tenants d’une prose innocente et de haute volée dont personne n’est plus capable ? Des géographes écrivains pour lesquels « le monde est qualifiable de part en part » : Gaston Roupnel, Vidal de La Blache, Salomon Reinach, Fabre et Élisée Reclus. Le même Élisée Reclus (auquel le biologiste J.-B. Vincent vient de consacrer une biographie originale et inattendue) dont la collection Archigraphy réédite Histoire d’un ruisseau après son Histoire de la montagne (ces deux textes étaient publiés à l’origine dans une collection originale qui avait également passé la commande d’Histoire d’une maison à Viollet-le-Duc). Histoire d’un ruisseau condense les qualités de la manière de raconter et d’écrire des barbichus dont la « géophilie » est ici condensée dans les vingt têtes de chapitre (parmi lesquelles : la source, la grotte, le gouffre, le ravin, les fontaines de la vallée, l’inondation, l’irrigation, l’eau dans la cité, le cycle des eaux…) et un style immédiatement sensible : « L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont traversé le granit, le calcaire et l’argile… » On ne surprendra pas en remarquant que la fluidité de l’eau n’est pas sans consonance avec l’anarchisme de Reclus, et que l’intérêt suscité par des écritures « géophiliques » comme celles de J.-C. Bailly ou de Jean Rolin est une manière heureuse de renouer avec le style des barbichus.
O. M.