L’Allemagne au-dessus de tout

Présentation et annotations de Bruno Karsenti


Rédigé en 1914 au début de la Première Guerre mondiale, ce texte ­d’Émile Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie française avec Marcel Mauss, porte sur les causes de l’entrée en guerre de l’Allemagne. Longtemps lues comme un réquisitoire antigermanique et occultées par les sociologues, ces pages constituent une réflexion précise sur les ressorts de la modernité européenne dans toutes ses variantes – à commencer par celle qui a certes été marquée par Luther du côté allemand – dont participent la France comme l’Allemagne. Refusant l’opposition entre égalité et hiérarchie vulgarisée par les travaux de l’anthropologue Louis Dumont et ses conséquences comparatistes (l’Allemagne considérée conne une société hybride comportant des segments modernes et traditionnels), Bruno Karsenti, sociologue connu pour ses travaux sur Mauss et les grands ancêtres de la sociologie, montre avec une grande clarté d’exposition que la déviance allemande n’a rien d’antimoderne ou de traditionnelle. S’il n’y a de pathologie que par rapport à la normale, le « normal » de l’Allemagne n’est pas différent de celui de la France : « Dans les deux cas, sous des prismes différents, il s’agit d’accéder à la forme de socialisation dévolue aux sociétés modernes, qui doit forcément passer par l’autonomie, non comme une soustraction individuelle des relations sociales, mais comme le vecteur parallèle de leur constitution. » Loin de s’en tenir à la distinction de Louis Dumont entre deux « individualismes », il rapporte les deux sociétés « à une visée commune, qui est celle de forger une société où la liberté ne revient aux individus que parce qu’elle est élevée au rang de valeur sociale, pratiquée et explorée comme la texture même des liens qui les rassemblent ». L’Allemagne au-dessus de tout n’est pas une Allemagne qui renoue avec la communauté d’appartenance (que la France révolutionnaire avait défaite) mais une Allemagne qui exacerbe une version outrée de « l’individu au-dessus de tout. » Texte et commentaire trouvent tout leur sens alors même que l’Allemagne se prête depuis l’été dernier à des caricatures abusives.

O. M.

EHESS, Commentaire à vive voix, 2015
128 p. 8 €