Voyage en misarchie

Essai pour tout reconstruire


Face aux urgences (écologiques, sociales) qui taraudent notre temps, n’y a-t-il aucun autre horizon que le capitalisme de marché fondé sur la démocratie représentative ? Ou bien doit-on viser une réalité radicalement autre, quitte à renoncer à certains bienfaits du capitalisme, comme la force de mobilisation des intérêts individuels ? C’est là l’une des apories qui nous paralysent. Dans cet ouvrage peu commenté au regard de son importance, Emmanuel Dockès propose de trancher ce dilemme. La « misarchie », ce sont les institutions d’Arcanie, pays fictif où un professeur de droit français, Sébastien Debourg, s’égare à la suite du crash de l’avion qui devait le mener à un colloque en Australie. Par chance, on y parle le français. Les usages de ce nouveau pays le choquent d’emblée, mais son amour pour la jeune Clisthène le fait rester. Clisthène est prêtresse dans une communauté fermée sur laquelle tombe d’abord Sébastien, mais qui n’est pas la règle : l’Arcanie est avant tout une société plurielle. L’immersion par le récit, à la manière des fictions du xviiie siècle, permet de découvrir le fonctionnement de la misarchie de façon plus intuitive que par la théorie. Les transformations pratiques proposées sont pléthore. La « misarchie », qui signifie en grec « haine du pouvoir », suppose donc la réduction, autant que faire se peut, du pouvoir que chacun peut exercer sur autrui. Elle suit en cela la maxime bien connue de Montesquieu qui énonce que « le pouvoir arrête le pouvoir », mais dont les implications sont loin d’être prises en compte dans nos institutions. En effet, le système misarchique renonce au paradigme jacobin de l’État centralisé. Au contraire, l’unité fondamentale du pouvoir est le district, qui remplit souverainement une fonction relative à un bien commun, comme l’éducation ou la justice, sur un territoire donné. Chacun de ces districts est administré par une assemblée de représentants élus révocables à tout moment (pour éviter les blocages que peut générer la démocratie directe). La gouvernance de l’Arcanie est donc celle d’une coordination de pouvoirs plutôt que d’un pouvoir unifié. Et l’économie dans tout ça ? Les droits de propriété décroissent au fil du temps, selon des modalités différentes en fonction de leur nature. Pour ne pas décourager l’initiative individuelle, les fondateurs d’une entreprise possèdent au départ l’intégralité de celle-ci, via une part préférentielle qui se réduit au fil des décennies, à mesure que les salariés membres la rachètent et obtiennent un droit de vote par la même occasion. Cela permet de concilier la liberté d’entreprendre des uns avec la liberté de travailler des autres. Le marché libre n’est donc pas aboli, mais seulement limité. Cette promesse radicale d’une autre société ne recèle-t-elle pas en elle la menace de la terreur ? Un Arcanien nous répondrait que la misarchie n’est pas une société parfaite. Des inégalités et des inefficiences demeurent, avec les conflits qu’elles impliquent. Il s’agit plus d’un régime libertaire que communautaire. Mais à quoi bon promouvoir un modèle s’il ne promet pas l’harmonie ? Si on est attaché à ce que la liberté, comme faculté de décider de son existence, soit accessible à tous, la misarchie permet de la développer sans prétendre l’achever – c’est une proposition provisoire et perfectible. Mais comment construire un régime aussi différent de ses voisins sans se fermer et perdre ainsi les bienfaits du commerce international ? Tel serait le défi suivant, mais une avancée est déjà faite : présenter une organisation sociale alternative à la domination du capitalisme, qui conserve les avantages de ce dernier.

Xénophon Ténézakis

Détour, 2017
410 p. 22 €