MÉMOIRE ANNÉE ZÉRO
Voilà un livre qui, ne se contentant pas de traiter brillamment un sujet, s’efforce de lui trouver un sens. Directeur de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina) depuis 2001, Emmanuel Hoog sait fort bien de quoi il parle. Dans le sillage des « lieux de mémoire », il observe très politiquement la religion de la mémoire et s’arrête sur la fin du roman national. Bref, sur ce plan, trop de mémoire immobilise, trop de mémoire crée des impasses identitaires redoutables. Mais l’approche politique va ici de pair avec le constat d’une inflation mémorielle liée à la révolution numérique en cours, une inflation difficile à gérer comme en témoigne le flottement politique de la Bibliothèque nationale (Google ou pas Google !). Trop de mémoire politique, trop de mémoire numérique : entre réel et virtuel, la lourdeur l’emporte. Mais faut-il en rester à ce constat alarmiste ? À ce stade, Emmanuel Hoog recoupe la Mémoire, l’histoire, l’oubli de Paul Ricœur et s’interroge sur la place nécessaire qui devrait être impartie à l’oubli (ce qui vaut pour le patrimoine, l’histoire nationale et le numérique). Mais surtout il donne tout son sens à son titre, Mémoire année zéro, en tissant d’emblée un lien entre la crise dite économique de 2008 et l’inflation mémorielle. Assez finement, l’auteur convainc que la crise n’est pas seulement économique mais aussi mémorielle, et que répondre à une crise qui n’est pas qu’économique passe « sûrement » par un recours à une mémoire active, à une mémoire qui donne sa place à l’oubli. C’est comprendre aussi que la fin du roman national n’est peut-être pas un destin achevé si l’on admet que les révolutions en cours invitent à penser une mémoire à plusieurs rythmes. Telle est la force de cet ouvrage : non pas se satisfaire de traiter un sujet mais lui donner toute sa dimension politique, son sens historique.
O. M.