JEAN LACOUTURE OU LE GOÛT DES AUTRES
Entretiens avec Gilbert et Nicole Balavoine
Dans un essai récent, Media − Paranoïa (Le Seuil, 2009), Laurent Joffrin, directeur de Libération, insiste sur ce qu’il considère comme les tares principales de la presse française : l’engagement idéologique et la volonté de trop plaire pour vendre. La lecture de cet ouvrage consacré à Jean Lacouture ne présente pas seulement l’intérêt de saluer une belle figure de journaliste, il rappelle à bon escient que seule l’enquête de terrain évite l’aveuglement qui n’est donc pas toujours lié à l’engagement idéologique. Jean Lacouture, qui a d’ailleurs fréquenté l’Esprit de la rue Jacob (voir dans le Dvd-rom d’Esprit ses nombreuses notes de journal), est un « homme de style » qui écrivait sur le rugby ou la tauromachie comme personne, un écrivain qui n’a jamais cessé d’écrire des biographies (sur de Gaulle, Mauriac, Malraux…) tout en manifestant son admiration pour des personnages comme Germaine Tillion. Journaliste qui aime son sud-ouest comme François Mauriac avant lui et Jean-Claude Guillebaud après (celui-ci lui a succédé comme directeur de la collection « L’histoire immédiate » au Seuil), Lacouture a accompagné (avec sa femme Simone) les aventures de la décolonisation (Indochine, Maroc, Égypte). Mais surtout il n’hésite pas à s’interroger après coup sur ses propres aveuglements et errements comme ce fut le cas (d’école !) au Cambodge avec les Khmers rouges (voir les chapitres VIII et IX intitulés « Les limites de l’engagement » et « Un trop long silence », à propos du Cambodge). Telle est la leçon de Lacouture : on ne fait jamais assez d’enquête et l’on risque toujours de tomber dans les travers d’une presse politique qui ne sait pas toujours faire la différence entre les discours servis par le pouvoir et les faits. Si les plumes à la Lacouture manquent, si l’audiovisuel pèse sur la presse écrite, les enquêtes représentent toujours une portion congrue. Mais Lacouture est d’abord une abeille qui butine : « Un génie est tout entier centré sur sa création ? Ce n’est pas mon cas. Quand on n’est pas soi-même une grande plante, une grande fleur, qu’on est démuni de pouvoir créateur, on butine, on essaie de prendre son miel sur les différentes fleurs ici ou là. Une abeille, pourquoi pas ? Avec un peu de miel à redistribuer. » Une abeille… mais une abeille qui sait butiner et polliniser son entourage.
O. M.