L’ARGENT



De l’Argent, on connaît la critique sévère de Jaurès et du socialisme de l’épo­que, l’éloge des instituteurs de la République, les liens entre les clercs religieux et laïcs. De l’Argent, on se souvient de l’interrogation sur l’équivalent général qu’est l’argent, mais on a peut-être oublié à quoi cette réflexion sur l’argent fait écho. À savoir à deux couples de notions. Celui de la pauvreté et du jeu : « Il était entendu que celui qui faisait de la fantaisie, de l’arbitraire, que celui qui introduisait du jeu, que celui qui voulait s’évader de la pauvreté risquait tout. Puisqu’il introduisait le jeu, il pouvait perdre. Mais celui qui ne jouait pas ne pouvait pas perdre. Ils ne pouvaient pas soupçonner qu’un temps venait, et qu’il était déjà là, et c’est précisément le temps moderne, où celui qui ne jouerait pas perdrait tout le temps, encore plus sûrement que celui qui joue. » Et celui de liberté et du modernisme : « Le modernisme consiste à ne pas croire soi-même pour ne pas léser l’adversaire qui ne croit pas non plus. C’est un système de déclinaison mutuelle. La liberté consiste à croire. Et à admettre, à croire que l’adversaire croit. Le modernisme est un système de complaisance. La liberté est un système de déférence. Le modernisme est un système de politesse. La liberté est un système de respect. » Qui ne dispose pas de cet opuscule dans sa bibliothèque pourra se le procurer et découvrir que Péguy, toujours réfractaire aux caricatures dont il est l’objet, est d’abord un « libéral », i. e. un homme de liberté, un homme libre. Un libéral qui, bien sûr, n’a pas grand-chose à voir avec le joueur capitaliste – qui ne perd rien à jouer (du moins le croit-il) alors que celui qui ne joue pas est le perdant : ce qui est une belle anticipation de la crise actuelle.

O. M.

Éditons Parallèles, 2008
104 p. 10 €