L’ESPRIT DE PHILADELPHIE

La justice sociale face au marché total


« Le marché total », Alain Supiot en décrit les ravages et les soubassements (le scientisme propre aux deux totalitarismes et la dogmatique de l’économie marchande). « La justice sociale », il en rappelle les ressorts historiques : l’esprit de Philadelphie est d’abord celui de la première Déclaration internationale des droits à vocation universelle qui a été proclamée en 1944 avant la Déclaration des droits de l’homme en 1948. « Il s’agit d’un texte pionnier qui tendait à faire de la justice sociale l’une des pierres angulaires de l’ordre juridique international », et à valoriser des droits qui, loin d’être abstraits, sont caractérisés par la prise en compte des faits, à commencer par l’effectivité concrète du travail (« La justice sociale est un principe d’action. Sa mise en œuvre dépend donc d’une juste représentation des faits et ne peut se réduire à l’application d’un système de règles prédéfinies »), et par des principes de base qui orchestrent les chapitres de la dernière partie. Cinq chapitres correspondant à cinq « sens » : « Il faut retrouver l’usage des cinq sens fortement émoussés par trente années de politique d’ajustement de l’homme aux besoins de la finance : le sens des limites, de la mesure, de l’action, de la responsabilité et de la solidarité. » Ce livre, indissociable du climat créé par la crise financière de septembre 2008 et la transformation post-fordiste des conditions de travail (ce qui nous vaut des références fortes à la Condition ouvrière de Simone Weil), est un ouvrage rigoureux et « passionné » qui s’inquiète de l’actuelle dégradation du droit social orchestré à la fois par un respect religieux des dogmes de l’économie de marché et par la conception de la concurrence véhiculée par l’institution européenne. En cela, l’Esprit de Philadelphie s’inscrit dans le sillage des travaux universitaires d’Alain Supiot sur l’homo juridicus et de ses recherches élaborées dans le cadre européen sur l’emploi. Mais l’approche historique proposée ici n’est pas sans originalité puisque A. Supiot analyse l’évolution récente de l’Europe dans le contexte de la chute du mur de 1989 qui a selon lui favorisé une rencontre/collusion aux effets dramatiques entre les élites gestionnaires issues de l’ouest démocratique et des élites issues des pays communistes doublement méfiantes envers l’État et la démocratie. Retrouver l’esprit de Philadelphie, c’est donc « remettre au jour, sous les décombres de l’idéologie ultralibérale, cette œuvre normative de la fin de la guerre » dans un contexte qui n’est plus celui du monde industriel mais celui de la mondialisation économique portée par les nouvelles technologies.

 

O. M.

Le Seuil, 2010
192 p. 13 €