L’Indo-Pacifique, de Valérie Niquet et Marianne Péron-Doise
Dans les années 1980, le Pacifique était considéré comme le nouveau centre du monde : après la Méditerranée jusqu’au xixe siècle et l’Atlantique au xxe siècle, le Pacifique serait l’océan du xxie siècle. Cette vision avait été avancée par Karl Marx dans un article publié en mars 1848 dans le Reinische Merkür. L’amiral américain Alfred Mahan lui apporta une caution scientifique dans son ouvrage sur la puissance de la mer de 1898. Voilà que l’Asie-Pacifique est devenue une notion obsolète, remplacée qu’elle fut par celle d’Indo-Pacifique, indiquent les autrices, qui se livrent à une étude approfondie dans ses dimensions géopolitique, économique, sécuritaire et militaire.
Alors que l’océan Pacifique « le Grand océan » recouvre 165, 2 millions de kilomètres carrés, avec l’océan Indien, couvrant 70, 5 millions de kilomètres carrés, l’Indo-Pacifique représente plus de la moitié du globe terrestre. La genèse de l’Indo-Pacifique revient au Japon. Lors d’un discours au Parlement indien sur la « confluence des deux mers », en août 2007, Shinzo Abe, à ce moment-là nouveau Premier ministre, avait évoqué la responsabilité de l’Inde et du Japon de « sauvegarder ces mers de liberté ». La même année, le tout premier Quad, composé des États-Unis, de l’Inde et de l’Australie, se réunissait à son initiative : « En reliant [sur une carte] Tokyo, Hawaï, Canberra et Delhi, vous obtenez la forme d’un diamant. L’idée de départ était de connecter ces quatre démocraties maritimes pour élargir l’espace stratégique japonais. »
Ainsi, la notion d’Indo-Pacifique est en passe de structurer le discours géostratégique. À chacun son Indo-Pacifique puisqu’en 2023, treize pays avaient publié leur position sur cette question. Cette éclosion de multiples « stratégies », « visions » ou « points de vue », même si l’espace géographique concerné n’est pas équivalent, en démontre l’importance, mais aussi le rapport de compétition qui s’est établi entre les puissances qui souhaitent faire partie du club. Le concept ne s’oppose pas à l’émergence de la Chine, mais au fait qu’elle émerge avec une stratégie de puissance globale, propre à un système interne très particulier, celui d’un Parti communiste ultra-autoritaire, nationaliste et agressif. Cette inquiétude est fédératrice : « La compétition des idées est en train de s’incarner dans la bataille opposant deux grandes propositions du moment. D’un côté, les “routes de la soie” et, de l’autre, l’Indo-Pacifique voulu par le Japon, l’Inde, l’Australie, l’Indonésie, la France, les États-Unis […] Les discours convergent avec, comme dénominateur commun, les valeurs, la liberté de navigation sur mer et le rejet de la force pour changer le statu quo. »
En Europe, la France a été l’un des premiers pays de l’Union européenne à faire de l’Indo-Pacifique une de ses priorités géopolitiques, comme en a témoigné le discours d’Emmanuel Macron du 2 mai 2018 à Garden Island (Sydney). Depuis, l’Allemagne a formulé sa propre vision de la zone en octobre 2020, suivie peu après par les Pays-Bas. À cette liste de pays européens, il faut ajouter le Royaume-Uni, qui cherche lui aussi à se tourner vers l’Asie, notamment pour amortir les conséquences du Brexit. Si la France privilégie une approche stratégique militaire (à laquelle les contrats d’armement qu’elle a remportés en Inde et en Australie ne sont pas étrangers), l’Allemagne en a une vision davantage économique et commerciale. Et si la France s’appuie surtout sur l’Inde et l’Australie, pour l’Allemagne, l’Asie du Sud-Est constitue le centre de gravité géographique de l’Indopacifique. Paris et Berlin convergent néanmoins de plus en plus sur un point : ils souhaitent européaniser leur politique – ne serait-ce que pour mutualiser certains coûts financiers – en obtenant de l’UE qu’elle s’y investisse. Il est vrai que la France y est présente avec ses Départements Régions ou Territoires d’outre-mer et Communautés d’outre-mer, qui représentent une population totale de 1, 65 million d’habitants. 93 % de la zone économique exclusive française est située dans les océans Indien et Pacifique. Par ailleurs, on compte dans les pays de la zone environ 150 000 Français résidents, plus de 7000 filiales d’entreprises implantées et 8 300 militaires en mission au sein de forces prépositionnées (Djibouti compris).
C’est peu en regard de la montée en puissance de la marine chinoise ou même indienne sans parler de l’US Navy. Le PACIFCOM – devenu, pour prendre en compte la montée de la Chine, l’INDOPAFCOM – est le plus ancien et le plus grand des commandements de combat unifiés. Son commandant, l’officier supérieur de l’armée américaine dans le Pacifique, est responsable des opérations militaires dans une zone qui englobe plus de 100 millions de miles carrés, soit environ 52 % de la surface de la Terre, s’étendant des eaux au large de la côte ouest des États-Unis à la côte ouest de l’Inde et de l’Arctique à l’Antarctique. Le commandement américain est chargé de protéger les États-Unis contre une invasion via l’État d’Hawaï.
Cette tension entre intégration régionale et repli ou instrumentalisation nationaliste se retrouve dans le domaine économique. Si l’Asie-Pacifique, telle qu’elle s’était incarnée dans le Asia-Pacific Economic Cooperation à partir de 1989, visait à regrouper des poids lourds de la région, des États-Unis au Japon en passant par l’Australie, la Corée du Sud et Taiwan, l’abandon par Donald Trump du Trans-Pacific Partnership – pièce maîtresse du pivot vers l’Asie voulu par Obama – a laissé le champ libre à la Chine, l’architecte du Regional Economic Cooperation Partnership. Le fait que certains pays de la région – comme l’Inde, de plus en plus protectionniste – aient refusé de rejoindre ce partenariat reflète certaines appréhensions vis-à-vis de la montée en puissance de la Chine. L’Indo-Pacifique s’impose donc de plus en plus comme l’espace stratégique du xxie siècle.
La montée en puissance de la Chine a bouleversé les équilibres traditionnels. Alors qu’un certain nombre de menaces persistent (prolifération nucléaire, criminalité transnationale organisée, terrorisme djihadiste, piraterie, pêche illicite…), la compétition sino-américaine s’intensifie et génère de nouvelles tensions. Six membres du G20 (Australie, Chine, Corée du Sud, Inde, Indonésie, Japon) sont présents dans cette zone. Les voies commerciales maritimes qui la traversent sont devenues prépondérantes. Les principales réserves de croissance mondiales se retrouvent dans l’Indo-Pacifique, qui contribuera d’ici 2030 à environ 60 % du PIB mondial. Le poids croissant de ces pays dans les échanges marchands et les investissements mondiaux se trouve encore renforcé dans le monde post-Covid. La zone indo-pacifique reste également marquée par une forte vulnérabilité aux défis environnementaux et climatiques. De grands émetteurs de CO2 se trouvent dans cette zone et les États insulaires dans les deux océans voient leur existence directement menacée par le dérèglement climatique. La Commission européenne définit la région indo-pacifique comme « une zone qui s’étend de la côte est de l’Afrique aux États insulaires du Pacifique ». Les routes maritimes majeures qui traversent cette région, comme le détroit de Malacca ou la mer de Chine méridionale, sont d’une importance capitale pour les échanges commerciaux de l’UE.