Pas de printemps pour la Syrie

Les clés pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-2013)


Comment aborder le présent immédiat dans la tourmente à l’heure où l’Histoire se mêle à la souffrance et au sang de  dizaines de milliers de morts et de millions de personnes déplacées quand on est chercheur, fin connaisseur, « exercé » à la prudence par les sciences sociales, comme le rappelle la citation de Léo Strauss en préambule de cet ouvrage ? Tel est le défi de   vingt-huit spécialistes, membres ou familiers de l’Institut français du Proche-Orient, qui y ont contribué.

 

L’effort collectif rassemble des points de vue différents, parfois divergents, et les fait « coexister » à un moment où la rupture entre le camp des « optimistes » et celui des « pessimistes » est de plus en plus profonde. Les optimistes trouvent « inéluctable le dépassement de la longue séquence autoritariste ayant succédé à la phase coloniale », et « insistent sur la nécessité que les islamistes participent au processus de transition, voire sur leur capacité à s’y inclure ». Les pessimistes « qui avaient dès le départ mis en garde contre les risques de dérive sectaire et à qui la situation actuelle n’est pas sans donner partiellement raison, prédisent à la Syrie un processus de « libanisation », d’« irakisation », voire de « somalisation ». 

 

Les papiers ont été écrits avant l’été 2013 (puis légèrement retouchés), l’entrée en guerre officielle du Hezbollah en Syrie, et l’utilisation d’armes chimiques. Ils avancent une vision globale de l’affaire syrienne, débutée par un soulèvement pacifiste, influencée par les mouvements tunisien et égyptien, dont les ressorts sont « internes » à la politique syrienne, liés à un régime doté d’un solide système sécuritaire, « où on ne peut pas traiter de l’information indépendamment du système répressif » (Wladimir Glasman). Dès le départ d’ailleurs, le régime a interdit l’accès à la  presse étrangère, donc aux témoins, prétendant alors qu’il s’agissait « d’une agression étrangère contre la Syrie », tout en instrumentalisant pour survivre les divisions confessionnelles (François Burgat) et en tirant profit des divisions sur les choix stratégiques dans les rangs de l’opposition pour mettre à bas le régime : sur le choix de la lutte armée ou pas, sur la négociation à faire ou pas avec une partie du régime  (Nicolas Dot-Pouillard). Ceci avant la récupération de l’affaire syrienne par les interférences étrangères et l’arrivée des armes et des combattants étrangers, le développement de factions islamistes (étudiées en détails par François Burgat et Romain Caillet) venant se greffer à l’Armée syrienne libre, créée au départ par un mouvement de désertion contre la mobilisation forcée dans l’armée régulière mise en place par le régime (Mathieu Rey).

 

L’aide occidentale à l’opposition est loin d’être idéalisée. Burgat et Paoli rappellent dans la préface le passé du soutien occidental aux dictateurs « qui n’était pas que politique,  mais également éthique » : Ben Ali, Moubarak et Bouteflika, tous trois couronnés par le prix français « Louise Michel pour la Démocratie et les droits de l’homme ». La coalition nationale syrienne a également souffert « de l’ambiguïté et de l’indécision de la politique américaine et occidentale »  et des divisions entre Doha et Riyad (Nicolas Dot-Pouillard).

 

Le  conflit syrien ne divise pas seulement la communauté internationale (Alain Gresh). Il divise autant idéologiquement que stratégiquement les gauches arabes. La crise sur le conflit syrien au sein du journal libanais Al-Akhbar en août 2011 en est  «  symptomatique » (Dot-Pouillard).  « En direction du Hezbollah libanais et de son parrain iranien, ses partenaires du « front du refus », le régime de Bachar al-Assad a joué avec facilité sur l’inusable corde de la résistance » face à Israël (Burgat), et de la solidarité « anti-impérialiste », « comme si  la revendication  démocratique était antinomique avec la résistance anti-impérialiste ». « Ils ne se mobilisent certes pas pour soutenir Bachar al-Assad, mais contre l’axe occidentalo-arabe qui s’est rangé aux côtés de ses opposants – voire les aurait « fabriqués », à grand renfort de capitaux qataris et saoudiens » (Burgat).

 

Plusieurs chercheurs avancent des études montrant que le soulèvement, très exposé à l’instrumentalisation confessionnelle, ne l’était pas au départ.

 

Bruno Paoli, médiéviste de formation, revient sur l’histoire de la communauté alaouite, intimement liée aux fondements du régime mais loin d’être dans sa totalité rangée derrière lui. Mathieu Rey, présent sur le terrain au début du soulèvement, analyse les logiques territoriales de la mobilisation, répartie en quartier. Thomas Pierret analyse les divisions au sein des élites religieuses.

 

Même si, avec la distance d’aujourd’hui, les chercheurs minimisent le pouvoir qu’on a voulu donner à la génération « Facebook/Twitter » dans le soulèvement populaire qui tourne au cauchemar,   il faut s’arrêter sur cette jeune et « créative » génération non violente (Caroline Donati) qui existe et qui a osé rêver,   qui a fait usage de slogans (François Burgat, Jamal Chehayed, Bruno Paoli et Manuel Sartori), de chants (Simon Dubois) et d’images comme outil du soulèvement et de la lutte armée (Cécile Boëx).

 

Si la crise syrienne s’est vue complètement paralysée par son internationalisation et par les enjeux économiques et pétroliers (Samir Aïta) son exportation vers les pays limitrophes s’est faite par l’unique volonté des acteurs politiques locaux, surtout dans le cas libanais.

 

L’excellent article de Vincent Geisser retrace cette « complexe irradiation », de même que les paradoxes que suscitent la crise syrienne au Liban, le pays le plus exposé « aux effets déstabilisateurs du conflit syrien, tant les relations familiales, culturelles, religieuses, militaires, politiques et économiques entre les deux pays sont à la fois anciennes et profondes ». La question  syrienne devient un « prétexte à l’expression d’enjeux principalement libano-libanais » où les « alliances se construisent avec l’ennemi de l’ennemi », et où le recours à l’instrumentalisation des fantasmes confessionnels (la recette infaillible au Liban) se multiplie.  

 

Rita Bassil

 

 

 

La Découverte, Cahiers libres, 2013
240 p. 23 €