NÉOLIBÉRALISME VERSION FRANÇAISE
Si la doctrine est de plus en plus étudiée, l’histoire du néolibéralisme demeure largement méconnue. Dans son cours intitulé Naissance de la biopolitique, Michel Foucault insistait déjà sur la dimension continentale, et même française, du néolibéralisme que l’on a trop souvent tendance à voir comme un objet d’importation en provenance des États-Unis. Ce livre étudie cette idéologie politique depuis ses origines dans les années 1930 jusqu’à son triomphe apparent aujourd’hui. Le point de vue est d’abord historique : le néolibéralisme est né de la crise du libéralisme qui trouve ses racines dans la Première Guerre mondiale et les prémisses d’une étatisation de l’économie par le Front populaire. Bien peu nombreux sont les intellectuels (et même les dirigeants d’entreprise) qui se réclament du « laisser-faire » dans les années 1930, où triomphent le corporatisme à droite et le planisme à gauche. C’est dans ce contexte qu’il faut aborder le « colloque Lippmann » de 1938, véritable acte de naissance du néolibéralisme. Les participants à ce colloque (Hayek, Röpke, Von Mises, Rueff, réunis sous les auspices de Louis Rougier, personnage étonnant s’il en est) substituent la « concurrence » au « laisser-faire » traditionnel. Surtout le néolibéralisme ne rejette plus l’intervention publique, à condition qu’elle se fasse au bénéfice du marché dont la guerre et les totalitarismes ont révélé la fragilité. L’auteur suit alors le destin de cette doctrine jusqu’au début des années 1980 où elle semble s’imposer en France, bien après la rupture de l’accord gaullo-communiste en faveur de l’État social. L’influence de la Société du mont Pèlerin apparaît décisive, même si l’opposition y est tranchée entre le libertarisme d’un Hayek (résolument opposé à l’État) et l’« ordolibéralisme » d’un Röpke qui présidera à la constitution de l’État fédéral d’Allemagne et inspirera la construction européenne. Mais le livre vaut autant par le point de vue sociologique qu’il offre. En France, le néolibéralisme n’avait de chance de s’épanouir qu’à la condition de convaincre la haute administration. De ce point de vue, ce n’est pas la figure de Raymond Aron qui est centrale, mais celle de Jacques Rueff, polytechnicien, membre de « X-Crise » dans les années 1930 et conseiller du général de Gaulle après 1958. Bien loin d’être une idéologie d’aventuriers, le néolibéralisme français est inséparable de l’État et de ses grands corps sans lesquels, même dans le domaine économique, rien n’est possible. Même si ce livre passionnant se présente comme une archéologie du sarkozysme, il semble que cette alliance hexagonale de la haute fonction publique et du marché soit aujourd’hui en passe de perdre de son autorité. Comme si le néolibéralisme français était amené à plus de logique en redevenant une pensée d’entrepreneurs.
M. F.
M. F.