RESISTER AU LIBERALISME.
Les penseurs de la communauté
Le titre dit bien le propos de ce livre, tout en l’amputant s’il laissait croire que les pensées de la communauté forment un ensemble bien identifié. Comme le libéralisme, les antilibéraux sont d’une diversité extrême, et l’un des mérites de ce livre est de la mettre en lumière. Un autre est de ne pas les passer simplement en revue, comme on pouvait le craindre (et on aurait eu des chapitres successifs sur Rawls, Taylor, Walzer, McIntyre, Sandel, Pocock…), mais de les mettre en débat entre eux, ou avec des libéraux qui ont le souci de la communauté (Dworkin). Une autre initiative utile réside dans le chapitre historique qui résume l’ancienneté des conflits entre libéralisme et communauté, entre définitions opposées de l’être ensemble dans les sociétés politiques ou conceptions du « faire société ». Plus étonnante est l’entrée en lice de courants d’idées actuels issus de la théologie chrétienne anglo-saxonne, particulièrement réticents, pour ne pas dire plus, devant le libéralisme interprété comme relativisme, sécularisme, voire immoralisme et irréligion, et favorables à une solution religieuse. Même non catholiques, ils ont des affinités ou des sympathies par rapport au catholicisme, au thomisme, à une tradition intransigeante. Ils s’appellent John Milbank, William Cavanaugh, Stanley Hauerwas… Connu pour d’autres raisons, Alasdair McIntyre entre aussi dans ce groupe. Une partie d’entre eux relève d’un courant appelé Radical Orthodoxy, qui conteste de face la séparation moderne du religieux et du politique et ne voit de salut que dans une politique religieuse (communautarienne). Il serait injuste de les mettre tous dans le même sac, et Huguenin met très justement en relief la diversité des origines et des doctrines (Hauerwas en particulier mérite considération). Une des surprises (?) est assurément de trouver ici le théologien Henri de Lubac à titre de référence principale… chez des néo-thomistes que leurs grands-pères ont tant fustigé (voir aussi Denis Sureau, Pour une nouvelle théologie politique. Autour de la Radical Orthodoxy, Paris, Parole et Silence, 2008. Et sur Hauerwas, qui sort du lot, voir le numéro de Recherches de science religieuse, 2007/1). Il y aurait à dire, mais avouons que domine l’impression de se trouver face à de vieilles lunes qui ressemblent diablement à celle de l’Église catholique au xixe siècle ou, pire, devant des théologies imaginaires qui n’ont plus de rapports avec la société réelle. Dans sa conclusion un peu contournée, l’auteur en prend d’ailleurs, semble-t-il, acte.
J.-L. S.