L'espérance-monde

Essais sur l'idée de progrès à l'heure de la mondialisation


 

 

 

Cet essai original a le mérite de procéder à un double décentrement afin d’éclairer les débats contemporains sur la transition écologique et énergétique à l’échelle mondiale. Le premier décentrement est géographique : l’auteur, qui aime l’Afrique où il a travaillé sur la question de la production du lait, s’interroge sur les conditions de la croissance en Afrique alors même que le discours écologique en appelle à un autre type de croissance dans les pays dits « développés ». Le second décentrement est cognitif : plutôt que de se courber devant les injonctions des théorèmes économiques contemporains, François Vatin en revient à des débats classiques entre des économistes d’envergure comme Necker, Turgot ou Cournot qui s’interrogeaient sur le type d’action à mener et la durée à respecter en vue de favoriser le meilleur développement des forêts. Ce qui revient à se demander quelle est la bonne durée du durable : « Que veut dire durable quand on sait que l’espérance de vie de l’humanité en général comme des hommes en particulier est par nature limitée ? Il ne faut assurément pas “trop vite” rendre la vie sur terre insupportable à nos neveux, petits-neveux et arrière-petits-neveux. Mais à quel terme pouvons-nous réellement penser ? Plus ce terme s’éloigne, plus notre connaissance du futur est aléatoire. Anne Robert Turgot avait raison de nous mettre en garde contre le risque de ce péché qui accompagne la sollicitude pour l’humanité à venir. Il en déduisait une philosophie libérale présentiste intransigeante. Augustin Cournot, nourri par la leçon forestière, était convaincu du risque que faisait courir à l’humanité une telle ignorance délibérée du futur. Mais il prônait toutefois la modération dans sa prise en compte. L’un et l’autre, parce qu’ils étaient tous deux de grands économistes, avaient une conscience aiguë de la limite même de tout calcul économique. » Mais quel est le lien entre le débat économique sur la bonne durée du durable (dans le cas du forestier) et l’Afrique ? Face à ceux qui veulent refroidir le moteur de nos sociétés développées (sur un mode ethnocentrique), Vatin rappelle que les peuples africains espèrent accéder à notre niveau de développement et que les tensions migratoires en sont la manifestation. De quel droit leur interdire ? « La civilisation sera mondiale ou elle ne sera pas. » L’histoire du xxie siècle, celle de la « concession planétaire », se joue en Afrique. C’est cela se décentrer mentalement ! Voilà un livre qui porte vraiment sur la mondialisation en cours.

O. M.

 

 

 

Albin Michel, 2012
320 p. 28 €