Les Moucherons, de Thierry Clech
Dans La Voie lactée (1969), Luis Buñuel évoquait quelques grandes et célèbres hérésies avec la délectation gourmande de son œil souverain, toujours frontal, donc juste. L’hérésie traitée par Thierry Clech dans son récit est la fameuse crise sanitaire de la Covid-19, qui traversa nos vies pendant au moins trois années (2020-2023) et donna lieu à une peur mondiale, mais aussi à des résistants minoritaires auxquels le livre est dédié.
Qu’on les appelle « antivax » ou « complotistes », des voix se soient élevées pour dire que ce virus était monté en épingle, qu’il était un prétexte pour attenter à nos libertés publiques, en priorité celle d’aller et de venir, et de nous contrôler à travers un fichage généralisé. T. Clech tresse cet événement collectif avec deux événements personnels : d’abord, l’envahissement de son appartement, donc de son quotidien, par des colonies de moucherons, données comme la métaphore du climat ambiant généré par le virus, à la limite de l’immatériel et de l’invisible ; ensuite, l’apparition terrifiante d’un ganglion, qui se révélera être un mélanome et le conduira dans un circuit hyper-médicalisé, de détections et autres analyses en intervention chirurgicale suivie d’une immunothérapie.
Tout cela est traité à l’intérieur d’une structure impressionnante. Elle commence par deux épigraphes, dont une citation du Temps retrouvé, où Proust évoque la manière dont l’idée de la mort s’est installée en lui. Ensuite, T. Clech procède par chapitres de longueurs inégales, allant d’un « chapitre-phrase » (« Une tumeur est un ordre : tu meurs. ») à des chapitres bien plus longs. Il y est notamment question de différentes aberrations « covidiennes » qui, pour être drôles n’en sont pas moins tragiques, mais surtout d’une scène camusienne sortie de La Chute (1956), où l’auteur, vêtu de noir, se promène démasqué sur le trottoir, à Paris, et où une femme est horrifiée par son apparition soudaine : « à croire qu’elle avait rencontré le diable en personne, et cette terreur irraisonnée qu’avaient suscité ma présence, mon allure ordinaire, ma simple humanité, m’effraya à mon tour car elle témoignait de l’ampleur de la psychose qui s’était emparée des esprits et augurait déjà du sort réservé aux hérétiques ». Les chapitres prolifèrent donc sans logique apparente ni numérotation, de façon centrifuge, parfois entropique et désespérée, à la limite de l’impasse ; et l’auteur alterne un style cursif avec une certaine ampleur que l’on dira proustienne.
Le récit est écrit aux trois quarts au passé, avec quelques imparfaits du subjonctif jamais ornementaux, avant qu’il soit permis au lecteur de s’immerger dans le chaudron de l’écriture, d’être présent aux côtés de l’auteur (en empathie avec lui). Celui-ci emploie alors derechef le temps présent qu’il avait laissé derrière lui au début : « J’écris au présent, heureux d’être vivant, heureux de goûter la saveur de cet “ici et maintenant” si précieux à mes yeux, sachant qu’il n’existe pas vraiment, qu’il me demeurera toujours insaisissable, n’étant perçu qu’au moment où il est déjà périmé, rejoignant en cela mon expérience de l’anesthésie générale qui m’a empêché d’appréhender cette seconde […] du basculement dans la narcose dont on ne peut avoir conscience. » Et le livre de se clore sur le terme de la « période covid » tout autant que sur la guérison heureuse de l’auteur, et enfin sur la disparition des moucherons un peu par enchantement.
T. Clech n’est pas seulement écrivain, il est aussi photographe. Il pratique cet art de l’instantané avec talent (en argentique, en noir et blanc). Il l’importe dans un style d’écriture précis et pointilleux. Il n’est pas anodin qu’il s’appesantisse sur le problème technique qui affecta le premier rideau de l’obturateur de son Leica M7, en l’occurrence percé d’un petit trou, à peine visible à l’œil nu. Selon le réparateur, la cause ne pouvait en être que le soleil, car « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » (La Rochefoucauld).
T. Clech a donc l’œil, et le bon, de sorte qu’il est obsédé par toute atteinte à cet organe. Il cite à plusieurs reprises les plans célèbres de l’œil tranché au rasoir dans Un Chien andalou (1929) de Buñuel. Il cite également la scène finale de Soleil vert (Richard Fleischer, 1973), où le personnage d’Edward G. Robinson, qui a décidé de mourir, admire des images des beautés naturelles de la Terre. Comment ne pas songer alors, de notre côté, à la trilogie magistrale que donna Hervé Guibert alors qu’il se savait atteint du sida, à une époque où le pronostic vital du malade était alors presque systématiquement engagé1 ? On y trouvait cette même description clinique de la maladie, que Guibert vivait dans un pur présent, avec pour seule préoccupation d’écrire en toute bonne foi, au plus près de l’expérience.
- 1. Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Le Protocole compassionnel et L’Homme au chapeau rouge, qui furent suivis par Le Paradis, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1990, 1991 et 1992.