À QUOI TIENT LA BEAUTÉ DES MONTAGNES

Lecture de Joël Cornuault


Le cousin d'Élisée Reclus, Franz Schrader (1844-1924), est lui aussi géographe - il travaille chez Hachette -, inventeur, en 1873, de l'orographe (instrument qui sert aux « relèvements topographiques »), passionné de montagnes, qu'il dessine avec talent, il escalade les sommets pyrénéens et préside le Club alpin, c'est du reste au siège parisien de celui-ci qu'il prononce cette conférence, le 25 novembre 1897, « À quoi tient la beauté des montagnes ». Il faut lire ce texte puissant, cette défense inconditionnelle pour la montagne qu'il considère comme « sacrée », aussi s'oppose-t-il à toute intervention humaine, qui ne peut que la détériorer. « Tout cela n'est pas la beauté, me dira-t-on ? Eh bien, ouvrez les yeux. La beauté, elle nous entoure et nous noie. C'est ici que ciel et terre s'unissent, se fondent, se pénètrent. Formes et teintes, couleurs et ombres, relief et lumière, tout est ciel et terre à la fois. Les roches de la terre sont vêtues des neiges du ciel, vêtement non de blancheur, mais de lumière. Leur éclat, délicieux d'en bas, devient ici terrible, aveuglant, insoutenable. Il dépasse la force de nos regards. Ce sont des millions, des milliards de petits soleils qui rejaillissent de ces facettes innombrables, qui éblouissent, effraient nos yeux. Toute conception est dépassée. Non, nous n'avions jamais su en bas ce que c'était que la grandeur, nous la sentions devant le démesuré. Nous ne savions pas ce que c'était que la lumière, elle nous brûle, devient presque une exquise souffrance. Nous ne savions pas ce que c'est que le silence, nous l'apprenons devant le calme mortel où seul le bruit du sang dans nos artères nous dit que quelque chose vit encore sur le globe. Puis, dans ce silence poignant et terrible, un craquement brusque, un grondement sourd : c'est une crevasse qui s'est ouverte, une avalanche qui a roulé, comme pour nous dire la transformation perpétuelle des choses. » Franz Schrader nous apprend à écouter la montagne, à comprendre ce qu'elle nous raconte et sur elle et sur la condition humaine. Sa beauté alimente notre faim d'absolu.

Th. P.

Isolato, 2009
20 p. 12 €