Heinrich Von Kleist

suivi de Heinrich Von Kleist, L'élaboration de la pensée par le discours


Rapprochant Von Kleist de ceux qu’il appelle « les grands écrivains », refusant de l’enfermer avec Lessing ou Büchner dans la catégorie des romantiques allemands, l’écrivain Friedrich Gundolf, un érudit de l’époque de la République de Weimar, met en avant dans un bref essai (il date de 1922 et a été traduit par Alexandre Vialatte), d’une densité remarquable, la place des événements moraux dans l’écriture de H. Von Kleist. « Il est pédagogue avant tout, écrit-il, comme Lessing, mais avec plus de goût pour les sonorités de la couleur et du verbe, il y a chez lui plus de rhétorique que de dialectique. Ce qu’il voit d’abord, ce sont des événements moraux, événements d’ordre pathétique, et c’est ensuite qu’il leur cherche des personnages. Chez ces écrivains, le drame ne naît pas de la vision spontanée des hommes, il n’est pas une activité isolée au sein du monde ou par le monde, c’est le monde lui-même qui apparaît et parle en drame. C’était ce qui se passait déjà pour Shakespeare. L’unité de Kleist n’apparaît pas, ne se trouve pas dans une opinion, dans un choix de sujets ou dans une tendance de la pensée, mais dans un sentiment de la vie ; ce sentiment ne parvient pas, comme chez les Goethe ou les Shakespeare, à fournir une image universelle du monde mais donne du moins une vision des hommes extrêmement riche et variée. » Cette lecture de Gundolf, que suit un texte de Von Kleist (l’Élaboration de la pensée par le discours) qui lui apporte comme une confirmation, emporte l’adhésion, dans la mesure où il fait comprendre ce qu’est un grand écrivain (Shakespeare et Kleist) mais aussi en quoi la rupture moderne qui brise l’unité du monde ne permet plus de tisser le même type de récit. Ce qui explique que les personnages de Kleist deviennent des événements moraux, dont le monde, semble-t-il nous dire, devrait faire plus de cas.

O. M.

Félin, Poche, 2011
160 p. 12 €