LE DÉPAYSEMENT CONTEMPORAIN
L’immédiat et l’essentiel
Entretien avec Joël Birman et Claudine Haroche Anthropologue majeur de la génération de la décolonisation, l’auteur d’Afrique ambiguë et de divers traités d’anthropologie politique a produit une œuvre qui mérite d’autant plus d’être saluée qu’on finirait par croire que Claude Lévi-Strauss (ce à quoi ce dernier ne peut rien !) est l’unique anthropologue français depuis Marcel Mauss. Proche de Lévi-Strauss avec lequel il a noué des rapports de confiance, Balandier n’observe pas la mondialisation contemporaine avec la même méfiance que l’auteur de Tristes Tropiques. Mais dans cet ouvrage il se livre à un exercice fort original : celui de prendre la mesure des ruptures anthropologiques suscitées par l’internet, le numérique et les nouvelles technologies de l’information et de la communication (Ntic). Reconnaissant qu’il se sent un peu décalé, comme tous ceux qui ont pris du « retard », il s’ethnologise lui-même pour réfléchir à ce phénomène d’inculturation/acculturation et à une analyse subtile des effets technologiques contemporains dont la vitesse et la rapidité le surprennent. « Nous sommes toujours plus vite dans la dépendance quotidienne des systèmes-machines. Il a fallu moins de dix ans pour que les gens soient obligés d’épouser la société numérisée, sous peine d’être menacés de marginalisation, démunis d’instruments et de liaisons. » Pour Georges Balandier, il était effectivement impossible de prédire il y a dix ans que le numérique ne relèverait pas seulement d’un gain d’utilité et qu’il allait « se structurer globalement dans un tissu de réseaux immatériel, que de “nouveaux nouveaux mondes” émergeraient dans une large ignorance des échanges qui s’y produisent […] Or, ces mondes virtuellement habitables vont prendre une importance croissante, et on finira par tirer plus de contentement d’y être présent que de se trouver avec des problèmes réels dans le monde réel ». Ceux qui veulent croire que la mondialisation économique peut être bridée oublient simplement que la mondialisation est aussi et avant tout un phénomène technologique (les produits financiers titrisés qui déplacent indéfiniment le risque sont impensables sans le virtuel). Il y a quelque temps, Balandier proposait de saisir la modernité par des détours avec le monde non européen, il propose ici un détour anthropologique à travers sa propre expérience au sein de son propre monde.
O. M.
O. M.