La pointe du couteau
Mémoires - Tome 1
Gérard Chaliand nous devait bien des Mémoires. Comme c’est un homme de récit, qui sait parler à voix haute ou à voix basse, séduire discrètement ou manifester des convictions fortes, il en a déjà beaucoup raconté dans ses livres (atlas, monographies, poèmes, anthologies, Mémoire de ma mémoire…). C’est du moins ce qu’on croyait. La Pointe du couteau, qui ouvre ces Mémoires dont le second tome s’intitulera Dernière veille avant l’aube, commence par un chapitre admirable qui raconte sa quasi-fuite en Algérie en 1952-1953 : il n’a pas encore 18 ans et traverse la Méditerranée à la recherche de « travail » et surtout d’une vie à découvrir dans ce pays du grand désert saharien (« C’est à Ghardaïa que j’ai appris à aimer le vert, couleur précieuse dans l’aridité du désert »). Les séquences suivantes renvoient à des portraits, à des moments historiques, à des voyages ou encore à des passions. À commencer par le portrait du père admiré et regretté, ce père qui aimait la vie, les livres et les plaisirs mais faisait aussi silence sur le passé douloureux, sur la perte de ses proches durant le génocide arménien de 1915. Puis on repart en Algérie et dans d’innombrables contrées, partout où Chaliand a appris à se débarrasser des clichés littéraires et des a priori idéologiques. S’il n’en rajoute pas sur une enfance qu’il a aimée, on comprend que les deux années de solitude en Algérie ont fait de lui un homme de terrain, mais aussi un poète nourri de Blaise Cendrars, un lecteur insatiable, un proche du Kurdistan et le futur défenseur des minorités qui a créé le Groupement pour le droit des minorités (Gdm) avec le soutien de Germaine Tillion. « En ce qui me concerne, j’étais prêt, par conviction et par goût de l’action, à tous les risques, mais je n’aimais pas me raconter d’histoires. Au retour de l’Algérie indépendante où je passais un peu plus d’une année, j’essayais, encore maladroitement, de dresser l’état des lieux [L’Algérie est-elle socialiste ?, 1964] et, dix ans plus tard, mieux armé, je fis un bilan critique du tiers-mondisme qui me valut bien des inimitiés. » Ce ne fut pas un hasard si Mythes révolutionnaires du tiers monde (1976) a fait événement : cet ouvrage n’était pas une réponse idéologique mais un constat nourri de convictions de la part de celui qui a pu accompagner l’aventure d’une revue comme Partisans. Parallèlement à la critique du totalitarisme, Chaliand avait compris sur ses terrains de prédilection (celui des guérillas, voir les pages sur les Farc, le Vietnam ou Amilcar Cabral) que l’émancipation ne pouvait se passer de la liberté et d’indépendance d’esprit et de plume. L’indépendance de celui qui continue à commenter de manière iconoclaste, sans se préoccuper des experts, les évolutions stratégiques à l’échelle du monde. On attend la suite de ces Mémoires.
O. M.