Entre Québec et Canada
Le dilemme des écrivains français
Le voyage au Canada, depuis Chateaubriand, a un statut à part pour les écrivains français tant il mêle héritage, réinvention culturelle et célébration de la langue. C’est tout d’abord l’expérience du « nouveau monde » qui interroge un pays de la vieille Europe sur ce qu’il peut apporter à cette géographie inconnue, et incite à rêver non de ce que la France a possédé « mais de ce qu’elle aurait pu créer » dans ces territoires nouveaux. L’espace canadien est ensuite vu « dans une partie à quatre », comme le lieu des luttes d’influence française entre l’Angleterre et les États-Unis. Le Canada fédéral unitaire semble d’autant plus viable aux yeux des Français qu’il peut seul contrebalancer l’influence britannique et américaine. C’est ainsi que le directeur de la Revue des deux mondes Ferdinand Brunetière prône, à la fin du xixe siècle, l’« américanisation » des émigrants, pour qu’ils contribuent à la création d’une nouvelle culture américaine qui échappe à l’influence anglo-irlandaise. Le politologue André Siegfried voit aussi dans la fédération la meilleure réponse à la situation d’un pays en peuplement. Cette approbation du système fédéral va encore de soi, dans les années 1950 et 1960, pour le directeur de la revue Esprit, Jean-Marie Domenach, dont les contacts avec les responsables politiques fédéralistes Gérard Pelletier et Pierre Elliott-Trudeau, qui se revendiquent de Mounier, sont étroits. Avec l’émergence de la revendication québécoise, dans les suites de la « révolution tranquille », la rencontre de Domenach avec les poètes québécois, notamment Gaston Miron, le fait changer progressivement d’avis, même si les excès des indépendantistes le tiennent éloigné, jusqu’à la visite de De Gaulle au Québec, des revendications souverainistes. Avec le poète Robert Marteau et le jeune sociologue Philippe Meyer (qui découvre le Québec grâce à Domenach et publie un essai dans la collection « Petite planète » au Seuil), les échanges autour des cercles littéraires de la revue Esprit apparaissent comme un point culminant des allers et retours en France et au Québec dans les années 1970 et 1980.
M.-O. P.