LA LÉGENDE DE LA GÉOGRAPHIE


Gilles Lapouge aime la géographie, sa bibliographie en témoigne, il le raconte merveilleusement en évoquant sa jeunesse, ses études, ses escapades, les hasards de la vie. Mais surtout cet homme de marche et de récit ne laisse pas croire que la géographie a détrôné l’histoire, et l’espace le temps. Bien au contraire, il a le mérite, grâce à de multiples exemples, de montrer comment la géographie, toujours une matière à histoires, ne se réduit pas à la carte des territoires. « Je m’accroche à la parabole de Borges. Aussi parfaite que soit la carte de l’Empire, et même si elle est d’échelle zéro, de même dimension que le pays lui-même, elle se distingue du territoire, ne serait-ce que d’en être la copie – à moins qu’elle n’en soit l’original. » Dans cette optique borgésienne il évoque les classiques de la géographie et il commente les grands écrivains géographes que sont Borges, mais aussi Proust, Jünger, Giono ou Gracq. Cette géographie narrative et historique est d’autant plus convaincante que le retour en force de la science géographique et cartographique se solde souvent par un formalisme excessif et des sabirs qui la rendent illisibles. Reprenant Rimbaud qui écrit dans « Le Bateau ivre » : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir », Gilles Lapouge poursuit : « Le géographe n’est pas celui qui me donne à voir la Terre que je ne peux pas voir, qu’il n’a jamais pu voir lui-même. Tel est le paradoxe fascinant du géographe : cet homme qui, s’il consacre tant d’heures et tant de veilles et tant de génie à dessiner la figure de la Terre, c’est qu’il n’a jamais réussi à apercevoir la Terre. En ce sens, il est pareil à chacun de nous. Mais nous autres, nous acceptons cette incommodité. Le géographe, non ! Et il prend ses crayons, son équerre, son astrolabe. » Et Gilles Lapouge sa plume.

O. M.

Albin Michel, 2009
288 p. 18 €