La dépensée


La volonté « dépensière » de l’univers contemporain pris en otage par l’économisme donne lieu à une réduction de la pensée à une marchandise comme les autres. Faut-il en conclure que la dépense empêche la pensée et que celle-ci ne se dépense pas et doit rester gratuite face à ce qui coûte ? Certainement pas, comme Marcel Hénaff l’a montré dans le Prix de la vérité. Reste que penser, c’est aujourd’hui le plus souvent mettre en scène à ses risques et périls de la « pensée flottante » sur un plateau de télévision, c’est faire du spectacle. Mais cet ouvrage ne se contente pas de refaire du Heidegger sur un mode élitiste (la « dépensée » n’est pas la bêtise), de réfléchir sur la dépense inutile dans le sillage de Georges Bataille ou d’instituer un procès de la société dans une nouvelle version de Baudrillard ou des situationnistes. Certes, l’auteur s’en prend au cognitivisme ambiant comme au subjectivisme du sujet-roi, tout ce qui nous fait oublier que la dépensée (la non-pensée, le mal-pensé, la pensée faussaire) passe par des tuyaux et des institutions qui cultivent les rapports de force et la vitesse. C’est pourquoi ce livre, qui ne clame pas qu’on ne pense plus (il rappelle que la pensée exige de « se dépenser » autrement que sur le mode de l’échange d’argent) et que nous courons à la catastrophe, en appelle à l’invention de lieux où penser encore (ici, on pensera aux revues !).

O. M.

Fayard, 2013
264 p. 19 €