Le nouveau FN

Les vieux habits du populisme


Deux essais intéressants, dans la très abondante littérature sur le Front national, qu’il est convenu de classer d’« extrême droite » et qui se proclame aujourd’hui le meilleur défenseur de la République et de la démocratie. En réalité, le Fn ne cesse de subvertir et de pervertir les signes, comme le montre Grégoire Kauffmann, en remontant haut dans sa généalogie. Dès le xixe siècle, il y a ses « vieux habits », ceux d’une préférence nationale « à prétention socialisante », souvent antisémite, recyclée dans le boulangisme et sa dénonciation des élites. Déjà aussi commence l’ambivalence – accentuée par l’héritage maurrassien (que porte aujourd’hui Marion Le Pen) – avec la droite de gouvernement. En 1972, les membres d’Ordre nouveau – qui fondent le Fn et confient sa direction à Jean-Marie Le Pen (avant de rompre avec lui dès 1973) – sont classés comme « néofascistes », alors que lui vient plutôt de la droite vichyste, poujadiste et « Algérie française ». Les identités diverses et contradictoires continuent de se cumuler par la suite, de quitter le navire, puis d’y revenir au gré des succès et des échecs électoraux, des ruptures et des réconciliations bruyantes, jusqu’aux contrastes d’aujourd’hui entre le père, la fille, la petite-fille, Florian Philippot (qui se revendique aussi gaulliste !), les champions de la laïcité contre l’islam, les homophobes, les « racialistes » et les théoriciens du Grand Remplacement. Grégoire Kauffmann conclut à bon droit que toujours demeure la part non fraternelle, haineuse, de la tradition républicaine.

Joël Gombin s’intéresse davantage au parti, à son histoire depuis 1972, à ses raisons et à ses choix politiques, à sa professionnalisation, à son « centralisme démocratique », à ses ruptures nombreuses (la plus « sanglante » étant celle entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret en 1998), mais jamais décisives. Secoué aussi par la direction brutale de Le Pen, par ses déclarations équivoques sur la Shoah, les juifs, les musulmans…, il lui est arrivé d’être durablement affaibli, mais n’a jamais coulé, avant de se retrouver premier parti de France en 2015. Plus intéressant dans ce livre, le rôle central de « l’héritage Lambert », qui rend le Fn financièrement dépendant de Le Pen et renforce sa domination de leader charismatique et sans partage… avant que Marine Le Pen n’engage la stratégie payante de la « dédiabolisation », après ce qui fut perçu à l’extérieur comme un drame français et en interne comme un échec : la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002. Joël Gombin dit qu’il faut parler « normalement » du Font national, comme d’un phénomène partisan « ordinaire ». Il le fait, avec talent, mais quasiment en effaçant le ressort fondamental du Fn depuis ses premiers succès au début des années 1980 : la préférence nationale, qui justifie, à des degrés calculés certes, un discours de haine. Les deux livres éclairent fortement la ou les divisions qui traversent consubstantiellement le Front national.

J.-L. S.

Seuil, 2016
112 p. 11,80 €