QUELQUE CHOSE À TE DIRE


Scénariste inventif (My Beautiful Laundrette de Stephen Frears le fit connaître en 1985), romancier des rencontres identitaires dans la chaudière londonienne (Un bouddha de banlieue), Hanif Kureishi publie une nouvelle saga « multiculturelle » dont la réussite tient à la pléiade de ses personnages baroques (un homme de théâtre, les membres d’une famille d’origine pakistanaise) et originaux (jamais caricaturaux cependant), à la description de la « psyché thatchérienne » (les années Blair en sont ici la suite multicolore : « Nous vivons dans le monde qu’elle a façonné : monde de compétition, de consommation, de célébrité, mais aussi de charité, fille bâtarde de la culpabilité entre surconsommation et endettement »), mais aussi à  la pénétration des sociétés parallèles, échangistes et glauques qu’elle a secrétées. L’excès est le ressort de la politique économique, du monde « instantané » de la communication mais aussi celui des lieux de l’ombre et de la nuit (celui où « on a envie d’aller au bout des désirs, de marcher sur le fil du rasoir au point de devenir un chien mourant »). Kureishi est un orfèvre dans la mise en scène londonienne des gens de pouvoir (à la Jonathan Coe) mais plus encore dans l’exhibition des décadents de tous ordres, des corps abîmés (comme ceux, laisse-t-il entendre, qui sont déchiquetés par la guerre en Irak) et de la vulgarité extrême. Mais n’est-ce qu’un talentueux état des lieux ? Certainement pas si l’on accorde toute sa place au personnage central, Jamal, un psychanalyste d’origine « paki » qui a provoqué indirectement la mort du père de son grand amour de jeunesse et n’en finit plus de traîner sa culpabilité en écoutant celle des autres. Ce récit rappelle en effet que le langage, l’écoute et la parole demeurent la condition d’une vie digne de ce nom dans un monde où l’on ne parle plus. Tel est le défi de ce roman aux allures pantagruéliques même si l’abbaye de Thélème s’y confond avec les bas-fonds : faire parler et raconter un monde qui ne sait plus parler à force de faire communiquer les corps entre plaisirs et douleurs. Et il y a beaucoup à raconter.

O.M.

Christian Bourgois, 2008
572 p. 23 €