ELOGE DE LA PRESENCE.
Ce qui échappe à la signification
La tension entre le titre et sous-titre, entre présence et signification, indique l’originalité de cet essai : un plaidoyer pour revenir à une expérience immédiate des phénomènes, non seulement des œuvres d’art (ce qui le limiterait une réflexion sur l’esthétique), mais du quotidien. L’opposition – courtoise – à l’approche herméneutique ou à l’interprétation est donc frontale, dans la mesure où, en elles, l’attribution de la signification dépend d’un passage par la conscience ou la réflexivité. La prise de position de l’auteur lui permet une relecture inédite d’histoire de la philosophie et donne lieu à d’intéressantes considérations sur les humanités et leur enseignement, mais surtout à des descriptions très fines de l’expérience de la présence. L’auteur transgresse allègrement les frontières entre le profane et le religieux (il parle ainsi d’« épiphanie »), ce qui surprend toujours le lecteur français. Le livre souffre néanmoins de plusieurs handicaps : pour Gumbrecht la phénoménologie semble s’être arrêtée à Husserl ; tous ses développements ultérieurs, en particulier français, depuis Merleau-Ponty, sont ignorés, peut-être parce qu’il s’inspire fortement de Heidegger ; il ne sait rien non plus des philosophies de l’« immanence », qui auraient pu affiner sa conceptualisation (Allemand enseignant de longue date aux États-Unis, il ne connaît manifestement que les auteurs de la French Theory, Derrida, Foucault, Nancy…). Enfin, il est surprenant que sur un tel sujet, surtout avec son optique « anti-herméneutique », il passe purement et simplement sous silence un philosophe français du nom de Ricœur.
J.-L. S.