Les derniers jours de Muhammad


Le prophète Muhammad meurt le lundi 8 juin 632, officiellement d’épuisement, sans laisser d’instructions sur sa succession. On savait que ses dernières années et ses derniers mois avaient été semés d’intrigues et de contrariétés diverses, mais, somme toute, le prophète s’était éteint normalement – de maladie. Le livre de Hela Ouardi, universitaire tunisienne, donne un tout autre son de cloche sur son décès et ses circonstances. Grâce à l’étude critique et comparative de multiples textes, elle remet fortement en cause les versions reçues, sans que son entreprise sorte de la vraisemblance ou paraisse animée d’une volonté de nuire à la légende du Prophète. Au centre de ce qu’il faut malgré tout appeler une démystification, il y a la question de la succession – politique (le califat) et religieuse (la transmission du message) – de Muhammad. Deux compagnons alliés – Abû Bakr et ‘Umar – sont à la lutte avec un troisième – ‘Alî, le gendre, mari de Fatima –, pour lequel semble pencher le prophète de l’islam. Sauf qu’il n’a désigné personne par un testament écrit. L’enjeu consiste donc pour les deux premiers – qui lui succéderont dans l’ordre – à éviter qu’il puisse en établir un au dernier moment. Avec le concours d’Aïcha, l’épouse préférée du prophète, mais qui est aussi la fille d’Abû Bakr, une série de manœuvres rocambolesques permet aux deux premiers de prendre l’avantage: Muhammad est empêché de consigner ses dernières volontés par écrit. Après sa mort, à l’encontre de toute la tradition, on attend quelque peu pour l’inhumer, c’est-à-dire pour que son cadavre en décomposition confirme qu’il n’était qu’un humain qui ne ressuscitera pas, que le temps de la prophétie est terminé et qu’il convient de remplacer Muhammad par un successeur capable de porter et de transmettre son message. Pour l’historienne, Abû Bakr et ‘Umar sont les vrais « fondateurs » de l’islam, de son texte et de sa doctrine, mais aussi d’un islam divisé au départ, puisque les chiites n’accepteront jamais la mise à l’écart d’‘Alî. Le livre, savant mais très lisible, fourmille de détails et de mises au point historiographiques: la description précise des jalousies et des intrigues entre épouses surprend toujours, et on note que le soupçon d’empoisonnement par une femme juive, présent dans des textes primitifs mais écarté ensuite, ne manque pas d’arguments.

J.-L. S.

Albin Michel, 2016
364 p. 19,50 €