LES LIVRES DE MA VIE
Les grands écrivains sont aussi des lecteurs qui aiment parler de ceux qui les ont incités à lire et à écrire, de tous ceux qui les ont accompagnés dans leur travail d’écriture. Henry Miller présente des écrivains « proches », voire « attendus », tels que D. H. Lawrence, Ridder Haggard, John Cowper Powys ou des prosateurs français dont il parle à merveille (Blaise Cendrars, L. F. Céline mais aussi, peut-être moins prévisible, Jean Giono…). L’écrivain britannique Martin Amis ne se contente pas de son côté de rédiger des commentaires sur ses auteurs de prédilection, il prend le risque de la critique littéraire (genre décrié à tort car, en voie de disparition, il reste indispensable). Mais il le fait, ce qui n’est pas sans rapport avec son propre travail d’écriture, de manière originale et quelque peu iconoclaste: d’une part, il décide de parler de tous les genres littéraires et types de livres possibles, de ses maîtres comme Nabokov et Joyce (les cinq grands livres d’Amis sont Don Quichotte, Orgueil et préjugés, Ulysse, les Aventures d’Augie March et Lolita) mais aussi de manuels de sexologie, de romans policiers ou du scénario de Jurassic Park II. Et, d’autre part, il applique une seule et même règle à tous les ouvrages dont il rend compte: celle de la guerre au cliché. Ce qui signifie qu’on juge un texte (quels que soient le genre, la qualité et l’exigence) en fonction de la capacité (ou non) à tomber dans le cliché. Cela donne bien des surprises mais il y a là la preuve que la critique littéraire, qui conserve tout son sens, est terriblement exigeante, et d’autant plus qu’elle peut elle-même faire cliché. L’art de la critique rencontre ici celui de l’écrivain comme le dit Martin Amis à propos de l’Ulysse de Joyce: « Ulysse est un roman sur le cliché. Sur les formules éculées et les tournures toutes faites, sur les métaphores figées, en particulier dans le domaine du catholicisme irlandais et de l’antisémitisme. Après tout les préjugés ne sont que des clichés: des haines de seconde main. » Être critique, c’est d’abord faire la guerre au cliché…
O. M.