LES PARADOXES DU BLAIRISME


               
Le sociologue John Crowley qui dirige aujourd’hui la Revue internationale des sciences sociales de l’Unesco a déjà beaucoup écrit sur Tony Blair. Ce petit opuscule, rédigé (volontairement !) dans le contexte de la présidentielle française, rappelle les raisons de la victoire du Parti travailliste de Tony Blair qui a été battu quatre fois de suite (1979-1983-1987-1992) avant de remporter trois victoires électorales (1997-2001-2005). Tout d’abord le succès du Parti travailliste post-thatchérien doit être compris à la lumière de l’enlisement spectaculaire du parti conservateur qui postule que « la société n’existe pas » (expression de M. Thatcher). Alors qu’il avait une base sociale très forte, « le thatchérisme a cassé le fondement social, traditionnel, culturel sur lequel reposait le conservatisme », et en conséquence il n’avait de chance de survivre qu’en devenant l’équivalent du Parti républicain américain, ce qui lui était impossible en raison de l’absence d’une base religieuse à la Bush. Mais Crowley avance une autre hypothèse : selon lui, le travaillisme accompagne une reformulation du social qui n’est peut-être pas sans lien avec l’idée thatchérienne de « non-existence » de la société, celle de la désinstitutionnalisation. Ce à quoi il ajoute que cet état d’esprit est aussi le fait des radicaux (altermondialistes et autres) qui ont renoncé à une action politique directe et privilégient l’idée d’auto-institution de la société dans le sillage de Toni Negri par exemple. « En effet, le social-libéralisme et les nouvelles radicalités ont en commun de prendre comme présupposé l’existence d’un processus d’individualisation, de désafilliation et de désinstitutionnalisation. » Le blairisme prend acte de l’institutionnalisation du collectif et cherche à gérer le collectif sur un mode non institutionnel, ce dont témoigne la thèse d’Amitai Etzioni sur le communautarisme et l’unanimisme. Le blairisme voit bien la désaffiliation en cours, mais il ne cherche pas à réinventer des institutions collectives et se satisfait d’issues « unanimistes » mais non politiques. « Car ce qui a fait historiquement la social-démocratie, c’est bien l’institutionnalisation : elle a engendré les institutions de protection sociale, l’intégration, la gestion collective des relations de travail… » En France, la gauche avait des raisons de se méfier du blairisme, il n’empêche qu’elle n’a pas voulu admettre que la désaffiliation était un processus au long cours et qu’il fallait imaginer des institutions autres pour lui répondre. Quant à la rupture sarkozienne, elle consiste à en prendre acte, et à la faire admettre par la population en faisant de la Nation la communauté unanimiste dont on a besoin pour supporter le constat thatchérien qu’il n’y a que des individus et que la société (et encore moins les classes…) n’existe pas.
O. M.

Fondation Gabriel-Péri, 2007
48 p.