Le Roi. Une autre histoire de la droite de Baptiste Roger-Lacan
Ce serait un euphémisme que de dire que la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024 fit polémique. C’est pourtant l’étrange indignation de Philippe de Villiers et toute une partie de la droite conservatrice quant à la mise en scène de la décapitation de Marie-Antoinette que Baptiste Roger-Lacan retient dans l’introduction de son ouvrage Le roi. Une autre histoire de la droite.
Étrange indignation par sa provenance : ceux qui l’expriment se réclament de l’arc républicain. Comment pourraient-ils répudier l’un des mythes fondamentaux du républicanisme, le régicide ? Étrange aussi par son objet : pour eux, « la chute de la monarchie reste absolument contemporaine ». Ils la placent au cœur de l’actualité, en l’auréolant d’horreur et de violence. Au long de ce livre l’historien analyse l’idée répandue, répétée par Emmanuel Macron en 2015, que « depuis l’exécution de Louis XVI, la France se sentirait orpheline ».
Un paradoxe rejaillit à sa lecture : la survie du royalisme sans roi, malgré la République, contre la République. « Le corps du roi n’est plus, ouvrant un monde de questions et d’inquiétudes. » Il ne s’agit pas ici de sa continuité institutionnelle après la mort de l’individu qui l’incarne, à la manière de la fameuse formule « Le roi est mort ; vive le roi ! », mais la survie de son esprit par-delà la tombe que la République lui creuse.
Le prologue du livre retrace l’affirmation de la IIIe République, malgré la position de force du royalisme. Son titre, « La monarchie impossible », semble indiquer que l’échec de la monarchie s’inscrit dans un temps long – moins dans la conjoncture que dans la structure. À première vue, c’est l’échec de l’union des camps légitimiste et orléaniste, à cause de querelles stratégiques, notamment celle du drapeau tricolore, qui leur fit manquer le moment propice pour imposer la monarchie. Pourtant, le prétendant au trône, le comte de Chambord, pouvait-il l’accepter et, par cet acte même, reconnaître la souveraineté du peuple ? Une institution légitimée par la tradition peut-elle survivre une fois la tradition renversée ? Sans doute comprend-on mieux ce passage à la lumière de la thèse de Pierre Rosanvallon : la monarchie institutionnelle serait morte au moment où le peuple l’a maîtrisée.
On pourrait aisément croire que ce dénouement scella définitivement le sort de la cause monarchiste. Toutefois, il semble que ce soit précisément cette mort qui a permis à la monarchie de survivre, hier et aujourd’hui. On retrouve cette idée « au cœur de l’œuvre de Joseph de Maistre » avec « la notion de réversibilité : le sacrifice chrétien, inauguré par les morts de Louis XVI et de sa sœur Madame Elisabeth, permettra peut-être de racheter la France ». Ainsi, le sang versé par la noblesse et le clergé donne vie aux récits hagiographiques de la contre-révolution : leurs morts permettent cette ascèse. Les orléanistes comprirent qu’ils ne pourraient prétendre au trône qu’une fois la branche aînée, représentée par le comte de Chambord, éteinte. Ainsi, le roi et la royauté morts, le projet survécut : l’espoir et l’esprit de la monarchie surent s’implanter par la langue vivante contre-révolutionnaire, une production « contre-culturelle » qui intégra rapidement la culture légitime par sa domination du champ mémoriel. Avec la convocation de l’imaginaire révolutionnaire par la République nouvellement consolidée, « pour nombre de ses opposants de droite, dénoncer la Révolution devient donc une manière de donner une profondeur historique à leur rejet [de la IIIe République], qu’il s’agisse de multiplier les analogies dépréciatives ou de faire la généalogie d’un régime essentiellement corrompu ».
Tout en étant nébuleuse, la contre-révolution n’échappe pas moins à la définition positive : une production idéologique, caractérisée « a minima » par « la pensée des opposants à la Révolution qui ont fait du refus de cette dernière le “principe générateur” de leur philosophie » et des « résistances concrètes à la Révolution ». Ainsi, la contre-révolution serait un rejet principiel et principal de la Révolution française, une bestialisation de sa mémoire et, symétriquement, une défense des institutions traditionnelles qu’elle aurait défigurées (la royauté, le clergé, la famille), tout comme une philosophie de l’ordre et de la hiérarchie naturelle.
Cet imaginaire contre-révolutionnaire se constitue d’abord à travers ses divers supports, en commençant par la petite histoire de G. Lenotre, l’anecdote et la mémoire historique, où les détails – souvent faux – tiennent lieu de vérité historique en déformant l’ensemble, avant de s’étendre à l’historicisme de pseudo-intellectuels comme Pierre Gaxotte et Hippolyte Taine. Il s’impose ensuite par un vaste réseau de diffusion, allant des publications parmi lesquelles La Revue des Deux Mondes et Candide, aux éditeurs comme Fayard, Plon et Mame, jusqu’aux institutions telles que l’Église, le Château de Versailles et l’Académie française.
Aux contre-révolutionnaires de récuser tout ce qui put avoir un lien avec la Révolution et inversement de lier à la Révolution tout ce qu’ils récusent. Ils diabolisent la Révolution par sa violence et la violence par son caractère révolutionnaire. Ils sont xénophobes et antisémites parce que la Révolution aurait été causée par les étrangers, juifs et francs-maçons selon eux, et antirévolutionnaires parce qu’antisémites et xénophobes. Ils répudient la IIIe République, la révolution bolchevique, le Front populaire par leurs héritages révolutionnaires et répudient la Révolution par ses liens à l’actualité.
Enfin, ce royalisme, sans tête, sans corps, est très malléable, ce qui lui permet de s’adapter au monde contemporain, accéléré et recomposé. Ainsi, le principe monarchique est synthétisé en substance politique dans l’Action française aux tendances fascistes. C’est lorsque le fascisme vichyste s’éteint que le royalisme politique disparaît, reléguant le courant dans l’ombre du discours : il devient tabou – « l’ombre de la monarchie continue de hanter nos institutions ».
Ainsi, ce tabou est constitutif de la démocratie française, ce qui n’est pas sans rappeler la phrase concluante de Totem et tabou de Freud : « Au commencement était l’acte. »