Le Plancher de Jeannot


Non sans lien avec notre numéro de mars-avril, « Aux bords de la folie », deux textes sortis récemment parlent du « plancher de Jeannot », un morceau de parquet gravé par un paysan béarnais au début des années 1970, devenu l’un des symboles de l’art brut et exposé à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. De « Jeannot », on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il est parti en Algérie, qu’à son retour il a trouvé son père mort, et qu’il s’est peu à peu enfermé, avec sa mère et sa sœur, isolé du village, coupé du monde. C’est à la mort de sa mère qu’il se met à graver des mots sur le plancher autour de son lit, avant de mourir, lui aussi, quelques mois plus tard, à trente-trois ans ; et ce sont ces mots qui guident l’imagination des deux écrivains. Le texte d’Ingrid Thobois est un monologue de la sœur de Jeannot, Paule, elle aussi gagnée par la folie, qui tente de préserver sa famille de l’extérieur, de ne pas croire à la mort de la mère, de ne plus penser aux violences que son père lui a fait subir. Cathy Jurado-Lécina, elle, a imaginé un roman autour de la famille de Jeannot, toute une vie qui commence sous de beaux auspices, ceux d’un garçon doué, remarqué par son instituteur. Mais le père et la ferme reprennent le dessus, emprisonnent Jeannot dans une vie qu’il aurait voulu quitter, qu’il ne peut abandonner qu’en partant faire la guerre. Cette guerre qui, sans que l’on sache bien ce qu’il y a fait, laissera des failles béantes dans son esprit, qu’il tentera de combler en gravant dans le bois tous les mots qui le déchirent de l’intérieur.

A. B.

Buchet-Chastel, coll. « Qui vive », 2015
77 p. 9 €