Innombrable en ta lumière de Nathalie Swan


Évoquer, chercher l’autre. Le convoquer. Le tenir droit devant soi, son corps qui (re)jette l’Ombre. Et puis, ces brefs instants où tout se (re)joue, se fige. Quelles directions prendront ses pas, et les nôtres ? Qui n’a pas été épris par l’insoutenable désespoir de pénétrer un instant aussi figé que la différence pour s’y glisser et épouser la déchirure qui sépare les êtres dans la chair, par la chair et s’y loger pour toujours, y trouver un perméable refuge ?

Le sauvetage doux-amer de l’amour que Nathalie Swan évoque concerne à la fois soi-même et l’autre, dans cette unité imbriquée où les peines coulent « à côté » ou « de l’autre côté », ce que l’on laisse en dehors du nouveau souffle qu’on sauve et qui nous sauve. Nathalie Swan est une amoureuse de l’amour vrai, une chercheuse de la douceur, une porteuse de sagesse des pénombres tentant de sortir au grand jour et déchirer les sombres sorts de la lumière conjuguée au présent. Avec cet amour seul – vaste et silencieux – qui chante depuis la grotte de la plainte, nous livre-t-elle une vérité sur les êtres et les mondes que l’on est convoqués à écouter, à suivre, à accompagner ? N’est-ce pas, par là-même, une demande d’amour qui touche les accords fins de l’âme que l’on souhaiterait secourir ?

Mais le chemin de l’âme qui sauve et se retrouve sauvée par ce même biais est doublement épineux, comme le constate la verve de Nathalie Swan : « Une coulée d’écume encercle mon espace. Des caresses en ordre imprévisible me caressent. Ton avancée me retranche, m’intrigue en sens inverse. »

L’autre difficulté surgit lors de la séparation avec l’être cher, qu’elle soit métonymique ou métaphorique. Une expérience fantomatique proche de la folie (amoureuse), oui, car ce qui se perd se retrouve à l’intérieur et s’est insoutenable : « Je réplique ta lumière… Je deviens ton appel sans détour. » Qu’est-ce que cela fait « d’un abîme à l’autre » ? Le « sans détour » n’évoque-t-il pas aussi le sans retour ?

« Je suis le miroir aux déchirures » décrit parfaitement la contemplation silencieuse et discrète, répétée, sublimée, hantée de ce regard qui cherche, supplie, traque, se colle à la peau pour évoquer, faire surgir, se couver dans une lumière qui vient d’un ailleurs. Est-ce pour se multiplier ou pour se rassembler ? Ou, tout simplement, pour (re)trouver la chaleur humaine tant indispensable pour sceller la déchirure avant tout autre déplacement et progression sur la question ? Car ces fils et couloirs sombres, spéciaux, invisibles sont hantés par un désir de capter, réunir et se loger dans ces bras-là (mais lesquels ?). Déchirante plainte d’amour qui fait penser aux chants lyriques de la Renaissance par l’évocation de cette voix aiguë qui s’élève dans une solitude non accompagnée, mais qui est très loin de céder au désespoir puisque c’est véritablement la beauté (la vérité de l’amour qu’elle a déjà touché du doigt) qui la sublime.

Il y a ainsi la « douce clarté » qui « cerne la nuit » s’installant progressivement, un apaisement (temporaire) après la longue route des hantises amoureuses, les rencontres sombres et angoissantes avec la lumière infinie de l’autre qui éclate dans ses yeux miroités. Les paupières sont là, à l’endroit où l’on évoque la profondeur, fermées, closes. À l’image de ces chansons folkloriques slaves, l’être aimant pose un baiser sur celles de l’être aimé, soucieux de perturber son sommeil, dans une admiration qui prévient peut-être de la scène amoureuse que Nathalie Swan évoque auparavant, une infatuation de l’amour si profonde, un évanouissement interne, une admiration entière et dévouée, une fidélité profonde donc.

Il paraît que la lumière ainsi apprivoisée aussi se transforme, qu’elle s’apaise, constituée en « goutte bleue ». Quelque part la nuit pèse, sème les désastres, mais c’est comme si le Je lyrique n’était plus seul. Innombrable, dit Nathalie, en « ta lumière », comme un hors-temps et un espace-hors qui se crée et la forme du poème change aussi, s’aère, une fenêtre s’ouvre vers la nouveauté d’un silence qui ne serait plus annonciateur du désastreux, c’est « le pur azur »comme chez Matisse. Il est évident. Et il y a dans la poésie de Nathalie Swan une dimension infiniment picturale mais qui dépasse la simple métaphore, ou la pure lumière que la peintre des mots a tant cherchée. Nathalie Swan recherche et retrouve, la lumière absolue comme Matisse, mais sous un soleil d’enfance.

Pourrait-on même penser que c’est au travers et au prix de cette lumière absolue que l’on revient à revisiter les anciens lieux austères : couloirs et fils, boussoles, transformés en « pensif », « éphémère », mais détrompons-nous : « c’est d’une invisible agonie ». On ne ressort pas intact de l’éblouissement de la lumière et tout peintre le sait, la peinture est la peinture de la lumière comme l’est l’écriture pour Nathalie Swan – descendante glorieuse sur les ailes d’un Matisse proustien dans une quête de profondeur et de sens. Et paradoxalement cette « invisible agonie », est-ce celle d’un ou du lendemain qui n’existe plus ?

Entre sons (plus qu’entre paroles) et silence palpite une tension musicale aux gammes achromatiques, car nous passons du majeur au mineur à une telle vitesse et si astucieusement que la notation musicale ne pourrait pas en tenir compte. La lumière explose et aucune règle ne la contient. Donc tout se joue dans la tension : « Aux mots prêts à parler au vent / J’offre le silence » parce que « nos blessures s’écoutent assez pour se taire ».

Ainsi, « faire corps à ta peau » n’est possible qu’au prix de « la part d’ombre ». Nathalie Swan est l’une de ses poétesses et de ses femmes – et elles sont rares – qui n’ont aucune peur de la lumière et de ses brûlures, car il y a le goût du même silence lorsque l’on n’est plus seule.

Préface de Nimrod, Éditions de Corlevour, 2022
128 p. 16 €