LES INACHEVÉES
LE GOÛT DE L’IMPARFAIT
Il y a des auteurs qu’on aime lire parce qu’ils ont de bonnes idées et font preuve d’originalité. Après son Syndrome de Stendhal (Sabine Wespieser, 2003), Isabelle Miller passe en revue et analyse des œuvres qui ont pour particularité d’être « inachevées », bref d’avoir été laissées en plan. Les œuvres retenues – picturales (Les esclaves de Michel-Ange, les esquisses de Turner), architecturales (les dômes de Sienne), littéraires (le théâtre de Balzac, le roman impossible de Truman Capote, 53 jours de Georges Perec), musicales (Turandot de Puccini, l’album perdu du Velvet Undergound), cinématographiques (Partie de campagne de Jean Renoir, Something’s Got to Give de Georges Cukor, le dernier film de Marilyn Monroe) – permettent autant d’analyses de cas singuliers où la prise en compte des personnalités l’emporte à l’occasion sur la réflexion esthétique (Gaudí, le rôle du producteur Pierre Braunberger pour Partie de campagne…). Mais si l’ouvrage évite subtilement les digressions philosophiques auxquelles le thème se prête aisément, les pages sur Turner sont fort éclairantes dans la mesure où celui-ci privilégie l’inachèvement de l’esquisse aux dépens du tableau fini. « Turner choisit d’attirer l’attention non sur l’œuvre achevée et accrochée hors du temps dans l’éternité de l’art, mais sur l’imperfectif de son élaboration. […] Il laisse l’acte créatif sortir du domaine mystérieux et réservé de l’atelier. Jusque-là, l’atelier du peintre pouvait servir de galerie d’exposition, mais la galerie ne servait jamais d’atelier. » C’est dire que « le goût de l’inachevé » signifie à la fois qu’il n’y a pas d’œuvre achevée au sens d’œuvre parfaite. C’est pourquoi ces œuvres inachevées ne sont pas des œuvres marginales ou bizarres, ce sont des œuvres comme les autres.
O. M.