Les trois piliers de l’islam

Lecture anthropologique du Coran


Pour des raisons intrinsèques (l’Arabie du viie siècle est une région isolée, où domine l’oralité et sur laquelle manquent témoignages, archives et documents), le contexte historique, linguistique, religieux du Coran est mal connu. C’est souvent ce qu’on sait ou ce qu’on présume savoir de la situation globale de l’époque qui sert à l’explication de passages d’un texte obscur, à l’écriture « défective » et « rudimentaire ». Cette historicisation permet de relativiser certains passages choquants pour les mentalités actuelles. Sans ignorer ce contexte global, élargi, le point de départ de Jacqueline Chabbi est différent : la société où est né l’islam était organisée sur le mode tribal de familles patriarcales, régies par des rapports de solidarité et d’alliance. Pour lire le Coran, il importe donc de restituer en priorité le contexte anthropologique de la vie tribale, qui donne les clefs de lecture essentielles du texte coranique. Plus précisément : alliance, guidance et don, les trois fonctions majeures du discours coranique, renvoient à la structure profonde qui règle le vivre-ensemble et les relations dans le milieu tribal. Jacqueline Chabbi parvient ainsi à éclairer (et à rectifier) nombre de traductions de termes, de versets et de passages obscurs. Si l’on insiste aujourd’hui, à bon droit, sur l’orientation fortement eschatologique de la révélation coranique, on ne doit pas oublier qu’une « nouvelle alliance » dans le monde des tribus devait obligatoirement se matérialiser par des résultats (victoires et butins) dans le cadre du « don » – ce qui fut le cas effectivement dans la période médinoise. Cet islam des origines sera reconfiguré et dogmatisé durant la période qui suivit, de conquête et d’expansion, et c’est lui qui s’est imposé, bien plus que la tradition originelle, dans l’histoire de l’islam jusqu’à nos jours. La démarche de Jacqueline Chabbi est cohérente et convaincante, et passionnants à suivre sont ses efforts pour arracher au texte reçu ses significations primitives, à partir de ce qui est connu de l’anthropologie tribale.

J.-L. S.

Seuil, Religions, 2016
377 p. 22 €