Blasphème

Brève histoire d’un « crime imaginaire »


L’attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015 a fortement relancé la réflexion sur un mot ou un concept non pas passé à la trappe, certes, mais invoqué à tort et à travers, et parfois de manière outrancière et déraisonnable. La « brève histoire » de Jacques de Saint Victor est particulièrement éclairante sur ce que la Révolution considérait comme un « crime imaginaire », dans la ligne de Montesquieu : on peut et on doit honorer Dieu, mais on n’a pas à le « venger ». L’« impiété » ne doit être jugée que pour le scandale qu’elle crée chez les fidèles et dans la société. On voit bien comment s’anticipaient ainsi les idées de « trouble à l’ordre public » ou de « provocation à la discrimination, à la haine et à la violence ». C’est globalement la position de droit actuelle, qui ne punit que cela, et non pas l’outrage à la divinité en paroles ou en actes. Auparavant, il y a la longue histoire du blasphème avant la Révolution, que l’auteur retrace avec nombre d’informations mal connues. Il souligne notamment combien le blasphème était devenu un crime politique au service de la monarchie de droit divin. À propos de l’évolution récente, il est sévère : il voit en effet la liberté d’expression mise en cause par des groupes religieux sous divers prétextes, comme la « blessure » infligées aux « convictions intimes » par les moqueries religieuses. Selon lui, il ne peut y avoir d’offense à la religion ou à la doctrine (c’est le principe de Montesquieu) et la liberté d’expression absolue doit prévaloir sur les « sentiments » religieux. Est seule exigée en démocratie la protection du croyant (sa liberté absolue de croire). Une discussion serait-elle envisageable, malgré tout, sur ce que signifie, pour la liberté d’expression, une mondialisation qui impose inéluctablement la rencontre d’immenses différences de tradition, de mœurs et de savoirs religieux ?

J.-L. S.

Gallimard, « L’esprit de la cité », 2016
127 p. 14 €