Souvenirs d'un autre


Qu’est-ce qu’un livre de souvenirs ? Certainement pas une autobiographie, une autofiction, un récit « de mémoire » ! Cet ouvrage, le premier livre d’un médecin militaire devenu psychanalyste sur le tard, écrit avec une grande discrétion de plume, comme s’il fallait s’effacer, ne valorise pas les ruptures, les événements qui scandent une vie. Il rappelle seulement que les souvenirs sont l’affaire des autres, de tous ces autres qui rythment les histoires de chacun. L’autre, ce sont d’abord des rencontres avec des individus connus à une autre époque et retrouvés par hasard, à l’image de ce soldat qui a quitté l’Algérie avant de saluer l’auteur d’un « Salut toubib ! » en pleine ville des années plus tard. Ce sont aussi des lieux, des paysages apparemment neutres et innocents dont l’« inquiétante étrangeté » est voilée : comme cet ancien camp de prisonniers d’Audierne gardés au début de la guerre par des soldats français qui n’ont pas su prendre l’initiative de libérer 600 opposants politiques allemands et autrichiens – « des individus dangereux pour la Défense nationale qui étaient en réalité des amis de la France » – avant l’arrivée de l’armée allemande (« Ce qui est dénié, ici, au camp d’Audierne, c’est que le camp a été une antichambre de la mort ») ; comme cette salle en sous-sol de l’école de médecine de Lyon où les internes se réunissaient après guerre sans savoir que les taches rouges sur les murs étaient les traces du sang qui avait coulé dans cette « chambre de torture ». Telle est la force de ce livre de « souvenirs » : une reconnaissance de ce qui n’avait pas été vu, autant de troubles et d’expressions de l’« inquiétante étrangeté » chère à Freud. Mais l’autre, c’est surtout l’enfance qui n’en finit pas de revenir. Ce qui donne raison à Nietzsche, pour qui les petits hommes que nous sommes passent une partie de leur vie à oublier leur enfance et une autre à essayer de la retrouver.

 

O. M.

Editions de l'Olivier, Penser/Rêver, 2014
96 p. 14 €