En Amazonie

Infiltré dans le « meilleur des mondes »


À force de parler d’économie numérique et de monde virtuel, on en oublierait presque que tout un pan de cette économie (le commerce de biens en ligne) repose sur du « dur ». C’est cette dureté que Jean-Baptiste Malet met en scène ; infiltré dans l’entrepôt logistique d’Amazon à Montélimar, il travaille pendant un mois en tant que picker (celui qui va chercher les produits dans les rayonnages) dans l’équipe de nuit, et décrit ensuite ce qui se cache derrière le « clic » de la commande. Des conditions de travail extrêmement dures (42 heures de travail de nuit hebdomadaires), des salariés suivis à la trace dans tous leurs gestes par le scanner qu’ils portent autour du cou, une culture d’entreprise autarcique et autoritaire que masque un vernis bon enfant (tutoiement obligatoire, injonction à « s’amuser »). En somme, une industrie du xxie siècle, qui valorise l’initiative (c’est-à-dire l’augmentation constante de la productivité), la convivialité (tout en empêchant les salariés de se parler pendant les heures de travail) et le service au client, mais qui semble reposer sur les mêmes principes de gestion du personnel peu qualifié que bien des industries du xixe… Le tout dans une relation floue au droit du travail français (alors que l’État et les collectivités locales subventionnent abondamment Amazon), pour ne rien dire du droit fiscal, et au mépris de « l’exception culturelle », puisque les livres sont considérés sur le même plan que l’électroménager. En bref, un livre qui vous donne envie… d’aller chez votre libraire.

Une autre enquête de journaliste en immersion, un grand classique cette fois-ci, est rééditée par les éditions de La Découverte. Dans Tête de Turc, paru pour la première fois en France il y a presque trente ans, Günter Wallraff se met dans la peau d’un travailleur immigré turc en République fédérale d’Allemagne. Et vit, dans sa chair et dans son esprit, les discriminations, humiliations et souffrances que subissent ses éphémères compatriotes.

 

A. B.

Fayard, 2013
168 p. 15 €