PENSER LE JUDAÏSME


« Penser une religion », c’est tenter de l’universaliser un peu, en l’éclairant pour ceux qui sont dehors et même ceux du dedans. Pari réussi pour Jean-Christophe Attias, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (Ephe), spécialiste de la pensée juive au Moyen Âge. Un recueil d’articles publiés sur la longue distance – une vingtaine d’années – n’est jamais totalement unifié. Ce qui intéresse Attias, c’est l’interaction entre judaïsme et monde, un monde qui peut être l’environnement et les pouvoirs chrétiens ou musulmans, ou le monde moderne sécularisé, et d’autres encore. Ses réflexions sont appuyées sur un savoir historique assez érudit, mais sans excès et parfaitement lisible. On notera simplement quelques aspects. On connaît mieux maintenant hors judaïsme l’importance de la double loi – écrite (le Pentateuque et, par extension, tout le Premier Testament) et orale (Talmud et Mischna). Attias développe l’idée remarquable que le développement de la Torah orale est lié aussi au souci de garder une spécificité du judaïsme après que les Écritures juives (bibliques) sont devenues en quelque sorte le bien de tout le monde une fois que le christianisme les a prises à son compte. En tout cas, Attias dit mieux que d’autres pourquoi la seconde loi est condition de vie ou de mort pour le judaïsme. C’est elle qui garantit la vérité de sa tradition. Au sein de celle-ci – ou, en dehors, on en discute –, le qaraïsme (connu aujourd’hui surtout par les juifs khazars), dont Attias retrace l’ambiguïté historique, est une réaction significative de refus : il s’en tient strictement au corpus biblique, à la loi écrite. Attias donne aussi un portrait tout en nuances d’Abravanel, rabbin et savant juif espagnol mort en 1508, figure précoce d’un judaïsme éclairé, mais objet de vives contestations et d’interprétations très divergentes après coup. Signalons aussi des réflexions intéressantes sur la place historique et actuelle de Jésus dans le judaïsme. Le livre se termine par le dialogue interreligieux, sur lequel Attias est sceptique. En se demandant ce que le judaïsme tel qu’il est a reçu des autres – chrétiens et musulmans –, il renverse une façon de questionner habituelle. En fin de compte, « penser le judaïsme » selon Attias, c’est penser les tensions dans lesquelles, par son histoire sinon par essence, le judaïsme est pris depuis un événement historique devenu condition : l’exil.

J.-L. S.

CNRS Éd, 2010
338 p. 25 €