JULIEN GRACQ. QUARANTE ANS D’AMITIÉ. 1967-2007



Ce livre renoue avec un genre littéraire très hexagonal, celui de la visite chez le grand écrivain dont Gide et Mauriac étaient par exemple friands. Durant quarante ans, Malestroy, un romancier vigneron, qui n’aime pas trop le milieu littéraire parisien et a même de l’affection pour l’écrivain Jean Raspail, rend visite deux fois par an à l’auteur de la Littérature à l’estomac dans sa maison de Saint-Laurent-le-Vieil (il l’appelle « le Goethe de Saint-Laurent ») au bord de la Loire en Anjou. Gracq qui s’y est donc retiré s’occupe de sa vieille sœur malade, se promène tous les jours sur « l’Île batailleuse » (quel nom !) et lit encore jusqu’à dix heures par jour l’année de sa mort à quatre-vingt-dix ans. Condensant le contenu de leurs rencontres (une table des matières résume les thèmes abordés), Malestroy fait part de ses énervements (la présence de la sœur, les fausses coquetteries de Gracq, l’absence volontaire de lumière électrique alors que la nuit tombe), s’inquiète de savoir qui est venu ou a été interdit de visite (à la fin de sa vie Gracq est très sollicité par les politiques, il se débrouille cependant pour congédier les importuns, Fabius ou Villepin, quand il pressent l’opération de communication). Mais il décrit surtout les moments successifs du rituel : Gracq, le professeur d’histoire et de géographie, commence toujours par évoquer l’actualité (les Balkans, l’Amérique qu’il n’aime pas trop, et pas uniquement celle des néoconservateurs…) ou des voyages (la préférence pour Venise et le désamour de Rome) avant de partir dans des considérations culturalistes à la Spengler sur la Russie (ayant appris le russe à l’école des langues orientales, il s’intéresse à l’évolution politique de l’après-communisme et salue au passage Août 14 de Soljenitsyne) et sur la Turquie (rien ne fait plus peur à Gracq, un antichrétien forcené pourtant, que l’ouverture de l’Europe chrétienne au monde musulman, ce qui est à l’origine de tirades sur l’immigration, la démographie et de deux références discrètes à Jules Monnerot happé par le FN). Ensuite, on parle de Paris et du « milieu », un conglomérat d’écrivains journalistes dont Jean d’Ormesson est la caricature. On s’arrête enfin sur la littérature (la vraie, celle de Flaubert qui interdisait qu’on illustre ses livres ou celle de l’ami admiré Ernst Jünger) qui permet à Gracq de rappeler l’intérêt qu’il porte depuis toujours, lui le ­traducteur du Penthésilée de Kleist, au romantisme allemand. Ce Gracq rusé et provocateur est inattendu : il joue au boomerang sur l’Île batailleuse qu’il voit de sa fenêtre, il a des démêlés comiques avec ses locataires de l’immeuble voisin, il a réussi à faire fermer une entreprise trop bruyante par l’ami normalien Pompidou. Il cache cependant un autre Gracq, le surréaliste, celui de l’ouvrage sur Breton, le Gracq de la passion plus proche de Pierre-Jean Jouve que des écrivains qui viennent le saluer pour dire du mal des autres. « Courage de Gracq, écrit en aparté Malestroy. Nous ne nous étions pas encore rencontrés que des amis communs, les Condamin, me décrivaient son attitude admirable envers sa maîtresse Nora, l’ancienne religieuse mourant d’un cancer à l’hôpital dans d’atroces souffrances blasphémant, criant, elle, l’ex-nonne : “Mais je n’ai que mon corps !” Il couvrait de baisers sa bouche en putréfaction […] Épisode de la vie de Gracq à peu près inconnu, dont il ne parle jamais et dont les témoins sont morts ; exemplaire de ce surréalisme auquel on l’a tant assimilé et à quoi lui-même, si volontiers, se réfère. » Ce qui ne se dit pas au cours de la visite chez le grand écrivain est plus essentiel que ces complaintes sur la décadence contemporaine. Mais le rituel ne trompe personne, car il laisse entendre que l’important n’est pas là…

O. M.

Pascal Gadoré éditeurs, 2008
280 p. 20 €