TROP BIEN ÉLEVÉ


Même s’il raconte « son » histoire, il nous y a habitués dans de précédents récits, Jean-Denis Bredin ne cède en rien à l’autobiographie. L’enfant qu’il décrit est un enfant parmi d’autres de la bourgeoisie même si son histoire est unique. L’histoire d’un enfant dont la mère est une grande bourgeoise catholique qui aime se montrer, et le père un juif assimilé qui mourra en 1939, un homme cultivé et d’une grande discrétion qui attend de son fils sérieux, rigueur et respect des études. C’est le récit d’une sensibilité à fleur de peau qui, sous le couvert de la pudeur et de la timidité, se tient à distance du monde et du réel. « Sans le savoir, je souffrais déjà de cette infirmité qui devait tant compliquer ma vie : je ne savais guère vivre au présent. Je me nourrissais de souvenirs et d’attente, j’écrasais tout moment entre l’anxiété qui le précédait et les soucis qui le suivaient. » Entre père et mère, entre l’apparaître maternel et les morts nombreux qu’il accompagne à leur dernière demeure, l’enfant « trop bien élevé » s’acclimate « à distance » avec la mort : « On me met un costume bleu foncé, je monte dans une citroën noire, et nous allons à l’église, à la synagogue, au cimetière. Je sais qu’il ne faut pas pleurer, être digne, serrer les mains, et quand défilent tous ces gens qui vous embrassent apparaître ému et dire merci. » Trop bien élevé, il continue à l’être quand sa mère se réfugie chez un couple de paysans pendant l’exode. Mais alors, les qualités d’un enfant trop bien élevé se révèlent : il comprend mieux que d’autres ce qui est en train de se passer, il entend des voix discordantes à la radio et autour de lui, et il commence à se souvenir qu’il est juif. L’exode physique, celui de la défaite, rejoint l’exode intérieur de l’enfant. Trop bien élevé dans une guerre cruelle, celui qui souffre de son infirmité de timide ne prend pas la défaite historique à distance. Il l’affronte. Et l’écriture est déjà une arme.
O. M.

Grasset, 2007
140 p. 11,90 €