L'Homme cinéma
Dans la galaxie des Cahiers du cinéma, revue créée en 1951 par Jacques Doniol-Valcroze et André Bazin (le légendaire critique de cinéma d’Esprit des années d’après-guerre venu de l’éducation populaire), Jean Douchet est une figure demeurée discrète. Celui qui a animé un temps avec Éric Rohmer (auquel vient d’être consacrée une biographie sur laquelle nous reviendrons) la rédaction des Cahiers, avant d’être mis dehors en février 1965 par un putsch de Jacques Rivette assisté de Truffaut, est un « homme cinéma » qui détonne sensiblement de la bande de la Nouvelle Vague. Partisan très épicurien de « l’art d’aimer » (titre de l’un de ses ouvrages qui est aussi un traité de cinéma), Douchet défend à sa manière une « politique des auteurs » tout en se méfiant de « la politique » quand elle est appliquée aux auteurs (les pages sur Rivette – qualifié de « modestement orgueilleux » et de « sectaire » – et sur la période « Mao » des Cahiers sont claires et nettes : pas de politique car le dogmatisme n’est jamais loin). Dans cette optique, il cherche à valoriser le mouvement filmique et la mise en scène plutôt que le scénario, comme c’était le cas du cinéma dit de qualité française. Mais il se démarque de la défense habituelle par les Cahiers du trio Hawks/Walsh/Hitchcock et privilégie parallèlement la comédie musicale et des metteurs en scène comme V. Minnelli, J. Mankiewicz ou G. Cukor. On comprend mieux la posture libre, indépendante et originale de Douchet en rappelant, ce qu’il évoque fort bien dans le livre, qu’il est un homme de l’oralité, un permanent des ciné-clubs et qu’il continue aujourd’hui, lui qui est né en 1929, à parler des films « en scène », « en classe », après que le mot « fin » est apparu sur l’écran (ce qui doit exclure les séries !). En ce sens, cet « homme cinéma » qui évoque ici des amitiés souvent issues de la Nouvelle Vague (Maurice Ronet, le comédien et metteur en scène d’un Bartleby méconnu…) ou des années Cahiers (Serge Daney, Barbet Schroeder) était fait pour ce beau livre entretien. Conduit avec élégance par Joël Magny, celui-ci se conclut par un commentaire de plusieurs films où Douchet exerce son art d’aimer et de regarder : des films de Renoir, Mizoguchi, Lang, Ford, Dreyer, Godard…
O. M.