La France en recomposition
Ce livre vaut d’abord par le rappel d’une période historique décisive pour comprendre les évolutions en dents de scie de la politique française. Alors que Pierre Grémion (Modernisation et progressisme. Fin d’une époque – 1968-1981, Éditions Esprit, 2005) se focalise sur la période 1968-1981 pour interpréter la double impasse idéologique de la gauche et de la droite (incapacité de la droite à porter un vrai projet libéral sur le plan économique, impossibilité pour la gauche mitterrandienne, en dépit du projet européen, de sortir des lubies du progressisme), Jean-François Lhérété s’arrête plus précisément sur la période giscardienne (1974-1981). Durant cette première séquence post-gaullienne, la France opte pour le libéralisme sur le plan des mœurs mais ne prend pas les mesures économiques qui s’imposent alors (budget excessif, absence de politique industrielle, aveuglement concernant l’avenir de l’enseignement supérieur, début des dérives de la société assurancielle). Si ce double jeu entre un conservatisme économique et un libertarisme moral vaut pour la gauche et la droite, comment sortir d’une impasse qui favorise machiavélisme et démagogie ? En réponse, Lhérété propose une réflexion, certes un peu convenue, sur la capacité française à donner corps à une culture politique libérale à la française pouvant se démarquer du libéralisme anglo-saxon. Mais le cœur de l’ouvrage, qui porte sur l’examen médical du corps malade, est intéressant pour une autre raison : il reprend beaucoup des thématiques privilégiées par la revue Le Débat et ses deux principaux animateurs, Pierre Nora et Marcel Gauchet (fin du roman national, idéologie des droits de l’homme, nécessité de revisiter l’État et l’histoire de la Nation). Il en ressort que la gauche est visée en tant que morale, hyper-tolérante et libérale sur le plan des mœurs, et que droite et gauche se montrent incapables de répondre aux défis économiques liés à la mondialisation, au chômage et à la démographie. Dans cette optique, l’ouvrage évoque le décalage entre les « récits » français, européen et mondial. Mais qu’est-ce qui empêche alors de souscrire à l’analyse ? Elle laisse trop aisément croire que le roman national français peut se donner les moyens de répondre aux difficultés actuelles sans attirer suffisamment l’attention sur les causes exogènes (et non pas seulement endogènes). Telle est l’éternelle faiblesse des essais sur la France : on observe la France depuis la France alors que l’on montre simultanément qu’elle est à plusieurs vitesses, tiraillée entre les gagnants, les perdants, les laissés-pour-compte de la mondialisation. Il n’empêche que ce livre lucide, dont l’auteur n’est présenté nulle part, mérite le détour.
O.M.
O.M.