L’APPRENTISSAGE DE LA MARCHE
Alors que le philosophe Frédéric Gros s’est penché récemment en philosophe sur la marche comme forme d’action oscillant entre l’exploit physique et la recherche spirituelle (Marcher, une philosophie, Paris, Carnet Nord, 2009, voir le compte rendu dans Esprit en décembre 2009), Jean-Louis Hue, qui a appris à marcher avec des écrivains, consacre son livre à ces derniers. Ne se contentant pas de l’analogie entre la marche et l’écriture (on parcourt et s’approprie un espace avec ses jambes), il évoque des paysages mis en scène par des écrivains (ou des hommes de pouvoir) : Pétrarque et le Ventoux, les paysages japonais, Louis XIV et Versailles, Rousseau pris entre Ermenonville et Val-de-Travers, les Alpes et la conquête des sommets, Flaubert et la Bretagne, avant d’évoquer le chemin de Compostelle et l’arrivée sur le littoral atlantique à Saint-Jacques. Comme on apprend à marcher avec son corps, on apprend à regarder les paysages avec des récits. Tout l’intérêt contemporain pour la marche réside dans la redécouverte d’un monde qui ne peut pas vivre au seul rythme de la voiture ou dans l’aveuglement de la grande vitesse. En effet, marcher, c’est apprendre à voir et à user de ses sens.
Thierry Guidet, auteur de nombreux ouvrages sur Nantes, parle pour sa part de son corps, de ses lectures et de ses haltes, de paysages invisibles par celui qui ne s’y aventure pas, en narrant les mille kilomètres qui séparent la source de la Loire et l’estuaire de Saint-Nazaire, là où le fleuve rejoint l’Atlantique. C’est un livre de marcheur, de quelqu’un qui regarde loin sans hésiter à s’arrêter tout le temps. Mais il n’en faut pas moins marcher : « De la marche, on peut tirer deux ou trois leçons toutes simples. Qu’il n’y a pas d’autre solution que de mettre un pied devant l’autre, encore et encore, pour atteindre son but. Ou bien celle-ci : qu’il ne faut pas plier le réel à son désir, ne pas interpréter les signes au gré de ses envies. »
O. M.