Remonter la Marne
Le charme du récit de voyage, qui est aussi une remontée dans le temps et un vagabondage littéraire (on croise Bossuet à Meaux, La Fontaine à Château-Thierry, Breton à Saint-Dizier, Bachelard tout au long des méandres), ne fait pas oublier que la Marne garde le souvenir historique des champs de bataille (l’accès à la capitale est en jeu !). Pourtant, c’est un autre front que visite le journaliste, à pied, sac au dos, carnet de notes en main, en une fin d’été clémente : le front d’une guerre quotidienne pour surnager économiquement, pour conjurer l’abandon, la déglingue, la souffrance de la crise. Le journaliste parisien va donc à la rencontre de la France de l’intérieur : « Je la sens non pas déprimée, mais hors service. […] Une sorte de désertion où s’entremêlent défiance et insoumission. Un état de neutralité : les gens se sont désengagés comme s’ils avaient décidé de se maintenir en dehors des hostilités actuelles. » À propos des villages désertés, Jean-Paul Kauffmann adopte une métaphore récurrente : les « communes démeublées », pour rendre compte d’un délaissement, d’un sentiment d’abandon, de découragement, et de ces objets qui traînent au bord des chemins : fauteuils abandonnés, cartons en vrac, jouets irréparables, « l’impression d’un déménagement à la cloche de bois ». « Quand tout cela a-t-il craqué ? L’ordre social s’est détricoté, les mailles ont sauté. Tous ces points soigneusement entrelacés depuis des lustres n’ont pas cédé d’un coup, mais il a bien fallu constater un jour que l’assemblage avait cessé d’être. » Une remontée nostalgique et inquiète, qui n’empêche pas de belles rencontres avec des riverains endurants et rétifs aux épanchements : « Ils bossent comme quatre et ne font aucune allusion aux malheurs des temps. »
M.-O. P.