La mort du lieutenant Péguy

5 septembre 1914


La mort de Charles Péguy, tombé au front dès les débuts de la guerre, au cours de la contre-offensive de la Marne, qui évite l’effondrement en 1914, est célèbre, peut-être trop célèbre. Car la disparition de l’écrivain donne à sa carrière tout l’aspect d’un destin univoque et en réduit la richesse poétique. Après avoir anticipé l’arrivée de la guerre, il s’y est préparé et presque précipité avant d’être transfiguré, finalement, en martyr. Mais cette lecture trop évidente du couronnement de l’œuvre par l’héroïsme guerrier travestit l’état d’esprit du directeur des Cahiers de la Quinzaine, parti comme un sans-culotte pour « refaire 1793 » et mettre fin au bellicisme. C’est précisément l’objet de ce travail de Jean-Pierre Rioux de restituer d’abord l’état d’esprit de l’écrivain au moment où il part, sans vraiment mettre en ordre ses affaires, pour un conflit qui, pense-t-il comme d’autres, ne durera que six semaines. On suit avec l’historien la mobilisation, le désarroi des premiers jours de conflit puis la mort qui survient à l’improviste, à l’occasion du premier véritable engagement des hommes qu’il commande. Le livre se consacre ensuite à la fabrication du héros en retraçant précisément la diffusion de la nouvelle de sa mort. L’opération de récupération et de détournement, magistralement exécutée par Barrès dès le 17 septembre, va lourdement peser sur l’héritage de l’écrivain. Malgré le dévouement de Bergson, malgré un numéro inattendu de jeunes intellectuels allemands de la revue Die Aktion en octobre 1914, l’ambiance d’union nationale assure une promotion unilatérale de l’œuvre, si bien que faire l’histoire de la réception littéraire et politique de Péguy, c’est s’efforcer de « comprendre les mutilations, les annexions et les humiliations que l’œuvre subit depuis maintenant un siècle ». L’heure d’une autre reconnaissance, sans mutilation, que Mounier appelait déjà de ses vœux, est-elle venue ? C’est le paradoxe de ce beau travail que de montrer Péguy dans la guerre pour aider à le retrouver au-delà de la guerre.

 

M.-O. P.

Taillandier, 2013
271 p. 20,90 €