LE PHILOSOPHE ET LES POUVOIRS ET AUTRES DIALOGUES
Jean-Toussaint Desanti
UNE PENSÉE CAPTIVE. Articles de La Nouvelle critique (1948-1956)
Introduction et commentaires par Maurice Caveing, Paris, PUF, 2008, 448 p., 19 euros
Avant la publication prochaine d’un article dans Esprit qui présentera le parcours philosophique et politique de Jean-Toussaint Desanti, un auteur qui n’a pas croisé l’histoire de la revue (voir cependant un bel entretien sur la croyance, dans Esprit de juin 1997, et son article devenu un classique sur la Corse, l’île dont il est originaire : « Effacer la mer », Esprit, mai 1997), on ne peut que saluer l’initiative prise par ses proches de reprendre un certain nombre de ses ouvrages. Il y a d’abord, c’est indéniable, un style Desanti où l’oral l’emporte sur l’écrit, et où une capacité d’argumentation exceptionnelle allie l’art de reprendre les classiques (voir sa relecture d’Augustin dans ses Réflexions sur le temps parues chez Grasset en 1992), et l’intelligence virevoltante et furtive qui surprend toujours le lecteur. Ensuite, il y a plusieurs facettes de Desanti : le militant communiste qui écrit dans La Nouvelle critique jusqu’à sa rupture avec le Parti en 1956, le phénoménologue lecteur de Husserl qui s’inscrit dans le sillage de Merleau-Ponty, l’auteur d’une thèse mémorable sur « les idéalités mathématiques » qui ne sont « ni du ciel ni de la terre » et l’homme de discussion qui médite à voix haute autour de questions comme la pensée, le pouvoir et le temps. Mais la croyance est peut-être le meilleur fil conducteur pour lire deux de ses principaux livres repris en poche aujourd’hui, Un destin philosophique et le Philosophe et les pouvoirs. La croyance, ce n’est pas seulement la croyance religieuse, c’est la croyance dans des pensées captives, dans des idéologies meurtrières, dans le Parti communiste. Comment comprendre l’aveuglement de l’intelligence, la servitude volontaire ? Pourquoi croire à ce à quoi l’on ne devrait pas croire ? Desanti n’en finit pas de tourner autour de ces interrogations. S’il réfléchit avec Pascal Lainé et Blandine Kriegel sur les formes de la pensée philosophique (ou non), Un destin philosophique est l’occasion de répondre à des questions de son ami Maurice Clavel en 1983 : « 1. Tu as écrit les “idéalités” alors que tu es profondément matérialiste. Alors ! 2. Pourquoi te présentes-tu comme un homme des Lumières que l’empirisme dégoûte ? 3. Que signifie être “ni du ciel ni de la terre”, expression employée à propos des idéalités mathématiques ? 4. Quel originel, forcément inconnu et indicible – sans pathétique – humain ou non, humain et non, peut-on ou faut-il chercher déclenchement génétique du langage comme constituant monde, conscience, homme, etc. ? Faut-il un éclair ? Faut-il une astuce ? Faut-il un mythe ? » Croyant parmi les croyants en un dieu Autre, Maurice Clavel savait que Desanti avait beaucoup de choses à dire, lui l’athée, sur la croyance.
O. M.
UNE PENSÉE CAPTIVE. Articles de La Nouvelle critique (1948-1956)
Introduction et commentaires par Maurice Caveing, Paris, PUF, 2008, 448 p., 19 euros
Avant la publication prochaine d’un article dans Esprit qui présentera le parcours philosophique et politique de Jean-Toussaint Desanti, un auteur qui n’a pas croisé l’histoire de la revue (voir cependant un bel entretien sur la croyance, dans Esprit de juin 1997, et son article devenu un classique sur la Corse, l’île dont il est originaire : « Effacer la mer », Esprit, mai 1997), on ne peut que saluer l’initiative prise par ses proches de reprendre un certain nombre de ses ouvrages. Il y a d’abord, c’est indéniable, un style Desanti où l’oral l’emporte sur l’écrit, et où une capacité d’argumentation exceptionnelle allie l’art de reprendre les classiques (voir sa relecture d’Augustin dans ses Réflexions sur le temps parues chez Grasset en 1992), et l’intelligence virevoltante et furtive qui surprend toujours le lecteur. Ensuite, il y a plusieurs facettes de Desanti : le militant communiste qui écrit dans La Nouvelle critique jusqu’à sa rupture avec le Parti en 1956, le phénoménologue lecteur de Husserl qui s’inscrit dans le sillage de Merleau-Ponty, l’auteur d’une thèse mémorable sur « les idéalités mathématiques » qui ne sont « ni du ciel ni de la terre » et l’homme de discussion qui médite à voix haute autour de questions comme la pensée, le pouvoir et le temps. Mais la croyance est peut-être le meilleur fil conducteur pour lire deux de ses principaux livres repris en poche aujourd’hui, Un destin philosophique et le Philosophe et les pouvoirs. La croyance, ce n’est pas seulement la croyance religieuse, c’est la croyance dans des pensées captives, dans des idéologies meurtrières, dans le Parti communiste. Comment comprendre l’aveuglement de l’intelligence, la servitude volontaire ? Pourquoi croire à ce à quoi l’on ne devrait pas croire ? Desanti n’en finit pas de tourner autour de ces interrogations. S’il réfléchit avec Pascal Lainé et Blandine Kriegel sur les formes de la pensée philosophique (ou non), Un destin philosophique est l’occasion de répondre à des questions de son ami Maurice Clavel en 1983 : « 1. Tu as écrit les “idéalités” alors que tu es profondément matérialiste. Alors ! 2. Pourquoi te présentes-tu comme un homme des Lumières que l’empirisme dégoûte ? 3. Que signifie être “ni du ciel ni de la terre”, expression employée à propos des idéalités mathématiques ? 4. Quel originel, forcément inconnu et indicible – sans pathétique – humain ou non, humain et non, peut-on ou faut-il chercher déclenchement génétique du langage comme constituant monde, conscience, homme, etc. ? Faut-il un éclair ? Faut-il une astuce ? Faut-il un mythe ? » Croyant parmi les croyants en un dieu Autre, Maurice Clavel savait que Desanti avait beaucoup de choses à dire, lui l’athée, sur la croyance.
O. M.