DE PROUST À DUMAS



 Ce beau livre relate les étapes d’une aventure littéraire de premier rang. L’auteur y présente des articles, anciens ou dispersés, en cinq parties: « Études et préfa­ces », « Chroniques », « Voyages », « Musi­que », « Sur Proust ». Connu pour son énorme biographie Marcel Proust (Gallimard, 1999), et pour ses éditions critiques d’À la recherche du temps perdu et des Œuvres complètes de Nathalie Sarraute dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade », il manifeste le même souverain brio, une érudition torrentielle dans une écriture simple et pure. On croyait avoir lu Dumas, Mallarmé, Sarraute, Péguy, Proust bien sûr? Il manquait l’acribie de Tadié. Ses pages sur Dumas montrent l’importance de la mémoire subjective alliée à la documentation historique, thème moderne s’il en est. Pour Péguy, seule la lecture ressuscite l’écriture qui résonne et raisonne alors sans l’aide d’aucun critique, surtout sorbonnard! On veut rouvrir le Mallarmé de Thibaudet, qui a compris la révolution poétique et l’influence posthume du petit professeur avec sa cour des mardis aux Batignolles. On comprend la fascination de Giraudoux pour la Grèce antique à travers ses pastiches. Bien sûr que Proust est l’enfant gâté: Proust et le langage, la mémoire, le vocabulaire, l’image, l’insolite, increvable Proust à la culture océanique filtrée par la sensibilité lumineuse d’un architecte de cathédrale! Une idée centrale traverse l’édifice: qu’est-ce que l’histoire littéraire? Tadié écarte l’étude du texte pour lui-même, du texte édulcoré et « idyllique » (reproche à Fumaroli). Elle n’est ni l’histoire tout court, ni la structure pure, mais elle s’intéresse en même temps à la genèse de l’œuvre et à son organisation, à sa diachronie et à sa synchronie. Elle prend en compte ses brouillons, la correspondance, les circonstances d’où elle est sortie. Les récits (romans, poèmes…) portent toujours la société où ils éclosent. L’histoire littéraire naît d’une soif « qu’elle ne peut jamais étancher », du désir inassouvi de comprendre la singularité de l’œuvre – du chef-d’œuvre – qui dit plus sur elle-même et son époque que ce qu’elle dit dans son texte, ne parvenant pas au terme de son propre sens, inlassablement nouvelle, donc, comme l’eau qui sourd pour rafraîchir la même fontaine ou grossir le même torrent.
P. Ma.
Gallimard, 2006
390 p. 23 €