Penser la population. De Platon à nos jours d'Yves Charbit
Alors que l’obsession à l’encontre de certaines populations atteignait son paroxysme et que le nombre des hommes hiérarchisait les puissances de ce monde, Alfred Sauvy, pionnier de la démographie, écrivait en 1943 dans Richesse et population : « Si décisifs sont les problèmes de population qu’ils tirent de terribles, et souvent fatales, revanches pour les sociétés qui s’obstinent à les ignorer. » De nos jours, les termes de la question ont heureusement changé, mais les enjeux démographiques sont toujours aussi cruciaux : montée des Suds par la croissance de la fameuse « Bombe P », dont parlait Paul Ehrlich, vieillissement de la population dans d’autres parties du monde, déséquilibre entre générations, dynamiques migratoires face auxquelles règne souvent un « grand déni » (François Héran)… Il y a pourtant loin entre ces sujets, que le politique n’hésite parfois pas à instrumentaliser, et l’information du plus grand nombre, voire des tenants de la décision politique. Comme si, en matière démographique, un bagage élémentaire suffisait ou, pis, comme si le fantasme devait toujours succéder au fantasme.
Les sciences humaines et sociales ont donc un rôle à jouer et l’endossent pleinement, même si la clé démographique n’est pas toujours aussi travaillée qu’elle le mériterait. L’ouvrage d’Yves Charbit n’est en effet ni une histoire de la population mondiale, ni une histoire de la démographie – comme phénomène et discipline –, mais bien une histoire de la manière dont chaque époque s’est saisie des enjeux liés aux populations et s’est dotée d’outils pour les affronter. Une démonstration qui couvre plus de vingt-cinq siècles d’histoire depuis, donc, une réflexion sur la cité platonicienne jusqu’à l’actualité la plus brûlante, où l’auteur confirme l’« élargissement géographique du politique » à l’œuvre. Observable de longue date, celui-ci contribue toutefois à une instrumentalisation certaine de la démographie – au grand dam de ses tenants – insérée dans un répertoire d’action et perdant, sous l’effet du politique, sa dimension scientifique.
Cette étude, qui a tout d’un traité, revendique trois orientations méthodologiques : l’interdisciplinarité, que l’on mesure aux lectures venues de tous les horizons et pays, la contextualisation permanente, qui permet de ne pas couper les théories du réel, et la « vigilance épistémologique », en d’autres termes le refus de modèles explicatifs qui ne seraient pas passés au tamis des derniers acquis de la recherche. Tout l’ouvrage se penche en effet sur la question de la validité des théories, dans le sillage de ce qu’avait fait Ronald L. Meek pour l’économie : chacune d’entre elles était en effet enfantée par une époque et destinée à elle seule. Or des acteurs politiques ont souvent pioché dans d’anciens modèles, moins adaptés à leur temps, tandis qu’il est arrivé aussi que des chercheurs n’actualisent pas toujours leurs grilles d’analyse.
Yves Charbit bouscule ainsi nombre d’interprétations. Par exemple, à propos de Jean Bodin et de sa célèbre formule « Il n’y a ni richesse ni force que d’hommes », « citée à tort et à travers comme une parfaite illustration de l’idéologie populationniste des mercantilistes », de même que ses remarques sur les étrangers à Athènes ou Venise. L’anachronisme guette. L’auteur montre qu’il s’agit d’une approche politique ne pouvant être comprise que par rapport à une réflexion sur la souveraineté où, in fine, la catégorie population n’intervient que marginalement. Ces passages sont précieux pour comprendre comment se construisent, dans une conjoncture donnée, des principes qui resteront longtemps gravés.
Autre développement important, celui sur Malthus, dont la pensée est replacée dans toute l’architecture de son œuvre, qui connaît des évolutions, y compris d’une édition à l’autre de son Essai sur le principe de population. La transposition de ses idées dans certaines lois fait l’objet d’un réexamen bienvenu. Plus proche de nous, le modèle de la transition démographique est critiqué scientifiquement pour ses aspects contestables, qui négligent certaines variables. La contribution de l’ouvrage aux débats sur l’immigration double l’apport savant d’une utilité sociale : au-delà d’une approche quantitative où la donnée chiffrée écarte tant d’approximations, il s’agit de revenir sur certaines constructions comme le « seuil de tolérance » ou le « grand remplacement », qui ne résistent guère aux preuves scientifiques.
Il fallait qu’un tel ouvrage se clôture par ce qui apparaît moins comme un manifeste qu’une synthèse méthodologique et, partant, des travaux de l’auteur. Il s’intitule « Pour une épistémologie de la démographie » et tente de tracer des lignes de travail et des propositions à même de retrouver un chemin dans une discipline scientifique émiettée – nulle n’y échappe, d’ailleurs. Voilà donc un ouvrage qui se lit au carré : pour les connaissances qu’il offre et pour l’intelligibilité de la démarche, bien plus large que son propos déjà ambitieux.