L’AMÉRIQUE. Chroniques


La traduction récente de l’Année de la pensée magique, le récit impitoyable du deuil de son mari brutalement victime d’une crise cardiaque et de la cohabitation avec sa fille gravement malade, est à l’origine du regain d’intérêt de ce qu’il faut bien nommer l’œuvre de Joan Didion, cette journaliste américaine fort célèbre dans les années 1970. Les onze textes regroupés autour de quatre titres « transaméricains » (« Requiem pour les années 60 », « Une Californie de rêves », « New York », « Ici et là-bas ») permettent de comprendre qu’elle décrivait (alors et déjà) la fin d’une Amérique qui se croyait invulnérable (le récit du tournage du dernier film de John Wayne, la virilité de l’Amérique à lui tout seul − il tourne alors son 165e film, Les quatre fils de Katie Elder, qui est le 84e du metteur en scène Henry Hathaway −, est un morceau de bravoure qui décrit admirablement et avec humour la perte de confiance de l’Amérique). Mais, parallèlement, elle ausculte chirurgicalement les fausses utopies, les délires et dérives en tous genres qui passent par la musique et la drogue comme les faisaient aussi des poètes comme Kerouac et Ginsberg. Ses rencontres avec les groupes de musique devenus des légendes éternelles, comme les Doors, décrivent des simulacres, ceux d’un monde dévoré par la drogue, la folie, les cancers mentaux, un monde qui broie du noir tout en croyant vivre le meilleur de « tous les mondes possibles ». « Avoir si tôt accepté ce destin particulier (la valorisation de la dimension personnelle aux dépens de l’excitation recherchée par l’action sociale) fut la singularité de ma génération (J. Didion est née en 1934). Je crois que nous avons été la dernière génération à nous identifier aux adultes. » Joan Didion, qui raconte une Amérique apocalyptique, associe alors, et non sans férocité, les élans de liberté aux maux de la mort et au puritanisme. Comme l’écrit Pierre-Yves Pétillon : « Le paysage de Californie est, chez Joan Didion, un état d’âme, à la lisière de la folie […] Aux franges de la ville, on perçoit jusqu’à l’angoisse, l’inquiétante présence − “l’hystérie sinistre” − du désert, où l’autoroute, parfois, se perd bruyamment dans la pierraille […] Dans le lointain se profile le spectre de l’Apocalypse : il y a toujours un incendie dans les collines […] Un prédicateur halluciné annonce que le “dernier jour” est arrivé. » On pense à Zabriskie Point d’Antonioni qui avait bien saisi dans ce film « désertique » l’envers de toutes les utopies du début des années 1970.

O. M.

Grasset, 2009
352 p. 19 €