Anti-civilisation. Pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur d’Étienne-Alexandre Beauregard


Figure montante du conservatisme québécois, l’hyperactif Étienne-Alexandre Beauregard en est déjà, à 24 ans, à son troisième ouvrage. S’inscrivant dans une longue tradition de pamphlets antimodernes, Anti-civilisation livre à son tour le diagnostic de l’effondrement moral de l’Occident.

Outre des contre-sens commis par un auteur pressé – comme la tentative de retourner Kant contre la tradition libérale – et une tendance à généraliser, on peut apprécier l’efficacité de l’argumentaire au niveau formel. La fluidité de la prose et la capacité à intégrer des penseurs très divers dans une démonstration généalogique ambitieuse rend la lecture de l’ouvrage incontestablement stimulante.

Celui-ci raconte l’histoire d’une double impasse. Celle, d’abord, qui aurait conduit la gauche à s’aliéner le peuple, la rendant incapable de répondre à ses demandes actuelles : voyant depuis la Seconde Guerre mondiale « l’homme normal » comme le principal vecteur des oppressions, les idéologies de gauche, d’héritage marcusienne, se seraient fourvoyées dans la défense woke des marges. Beauregard s’emploie ensuite à démontrer comment le libéralisme politique mène inévitablement au délitement moral, social, politique et civilisationnel dont souffrirait tout particulièrement la génération Z.

Face à ce double constat, Beauregard appelle la droite à se saisir de l’inversion historique exceptionnelle qui s’offre à elle en devenant le porte-étendard d’un peuple orphelin. Craignant toutefois le risque d’un « nihilisme » autodestructeur que porte en lui le logiciel populiste, il imagine un dépassement de ce dernier à travers une nouvelle élite assumant son divorce avec le libéralisme : au moins d’État, longtemps revendiqué comme crédo, succèderait l’idéal d’une puissance publique forte, guidée par le « bien commun », c’est-à-dire des valeurs conservatrices assumées (Dieu, famille, nation) et une vision économique inspirée de la doctrine sociale catholique.

Si la France ne manque pas d’intellectuels réactionnaires et d’une forte tradition de contestation théorique du libéralisme, l’ouvrage de Beauregard est significatif en ce qu’il révèle une volonté d’harmonisation intellectuelle des droites des deux côtés de l’Atlantique. Comme en témoignent les très nombreuses références à des penseurs anglo-saxons comme Christopher Lasch, Alasdair MacIntyre, Patrick Deneen et Adrian Vermeule, Beauregard est profondément influencé par une pensée conservatrice encore peu connue en France et dont il se fait ici le traducteur. Ce n’est sans doute pas un hasard qu’il revienne à un auteur québécois, situé entre deux rives, de jouer ce rôle dans l’histoire intellectuelle contemporaine.

Associé au pouvoir à Washington par le biais de la figure de J. D. Vance, le courant post-libéral anglo-saxon mène aujourd’hui la charge doctrinale pour enterrer définitivement le « fusionnisme », phénomène historique qui a associé libéralisme et conservatisme dans une coalition majoritaire au sein des démocraties occidentales. Derrière l’appel à insuffler à l’État une conception objectivable de la vertu se niche la remise en cause assumée de la modernité politique occidentale, par son questionnement de la possibilité même d’une neutralité des institutions étatiques. S’il entérine par là un mouvement déjà bien en marche, cet ouvrage acte donc la reformulation du conservatisme francophone dans un langage ouvertement antilibéral et populiste, proposant ainsi une grammaire et un corpus nouveaux à l’ère de l’union des droites.  

On sent toutefois que cette jeune garde n’en est qu’aux débuts de sa consolidation doctrinale, s’exprimant encore depuis une position contestataire d’où elle ne doit pas assumer toutes les implications de ses propos. Car, comme toujours, c’est dans les détails, omissions et contradictions que se nichent les failles les plus périlleuses.

Le lecteur ne peut en effet que se désoler de la faible place faite aux dynamiques contemporaines du capitalisme, dont il est évident qu’une critique de la modernité libérale ne saurait faire l’économie. Cette revue est la preuve, s’il en est, qu’un prisme chrétien et social ne peut se passer d’une analyse lucide des rapports de force économiques… L’auteur a beau citer MacIntyre, le déséquilibre de son analyse nourrit le soupçon qu’il cherche avant tout à réhabiliter une droite dure, prête à tolérer les excès d’un système économique libéral à condition de pouvoir mettre en œuvre son programme sociétal.

De manière plus problématique, le raisonnement de l’ouvrage s’appuie sur une étrange dialectique, caractéristique des penseurs du post-libéralisme, qui n’est pas sans rappeler celle d’une partie de la gauche : le peuple se situerait aujourd’hui, de manière organique, du côté de la droite car dépositaire de valeurs conservatrices, de sorte que la mise en place d’un État ultra-conservateur correspondrait de facto à un projet démocratique. La question la plus pressante qui vient à l’esprit est donc celle de l’application de cette vision dans des sociétés qui se refuseraient potentiellement à une telle reconquista d’inspiration intégraliste. Dans la mesure où celles-ci sont aujourd’hui plus déchristianisées, multiconfessionnelles et mondialisées que jamais, par quels moyens le post-libéralisme envisage-t-il de réorienter nos sociétés dans un sens vertueux (selon l’auteur), sans recourir à une forme ou une autre de violence ?

Le flou qui entoure l’application concrète de cette vision dont il faut souligner la radicalité est donc l’une des principales faiblesses de cet ouvrage. À l’auteur de cet énième cri de colère contre les « déconstructeurs » post-modernes et leur cortège de militants woke, on pourrait reprocher de commettre le même péché, celui de consacrer plus de temps à la déconstruction de la déconstruction qu’à la définition d’un autre ordre crédible, à même de maintenir la paix civile. À la place, il laisse planer des silences qui deviennent éloquents.

Préface de Mathieu Bock-Côté, Presses de la Cité, 2025
368 p. 22 €