LES MYTHES DE PLATON
Alors que la philosophie contemporaine relève de la médecine douce (donner du sens ou du plaisir dans un monde nihiliste ou mauvais jouisseur, selon les tendances), ou de l’exercice médiatique (refaire la copie du bac philo), ou bien encore de la pédagogie (multiplication des collections, au demeurant d’excellente facture la plupart du temps, pour étudiants), voilà un ouvrage exemplaire qui rappelle qu’un écrit philosophique de type savant pouvant s’adresser à un public large ne relève pas de l’utopie sympathique. Les Mythes de Platon de Karl Reinhardt, un texte de 1927, se présente comme un traité philosophique exemplaire. En suivant, avec rigueur et limpidité, la succession des mythes platoniciens (Reinhardt distingue quatre séquences : 1. un premier groupe de mythes – Protagoras et Gorgias – sous le titre « Percée » ; 2. le Banquet ; 3. un troisième groupe – Phèdre, Phédon, La République – sous le titre « Eschatologies de la maturité », et 4. « Les Mythes de la vieillesse » regroupant le Politique, Timée et Critias), il montre que la pensée platonicienne opère un déplacement progressif de la conception même du mythe et de son rôle. Placé sous le signe de la tradition, de l’origine, extérieur au mouvement de l’âme, celui-ci trouve sa signification à travers le nerf même de la dialectique, en assurant les liens entre l’origine et le devoir-être. La lecture diachronique des mythes platoniciens va ici de pair avec une conversion de la place du mythe et le privilège accordé au mythe de l’âme, moteur de ce déplacement dialectique. « Le mouvement incessant qui s’effectue dans le fonds philosophique, de la chose sensible à l’idéal, de l’idéal à la chose sensible est aussi celui de l’âme platonicienne. Si la dialectique peut porter le mythe de cette façon et que le mythe peut porter la dialectique de cette façon, c’est uniquement parce qu’à la tension et au mouvement du problème philosophique répond le mouvement de l’âme. C’est de cette seule façon qu’ils peuvent tous deux se développer au même rythme […] Pour Platon, le mythe a pour mission de nous rappeler notre provenance. L’âme vit et meurt grâce à sa figure originelle, tout comme l’arbre vit et meurt grâce à la Dryade : le mythe est son esprit de croissance. »
O. M.